• Grande-Synthe

    Réinventer un futur commun à l’échelle des territoires

    Jean-Christophe Lipovac

    Face aux désordres globaux environnementaux, économiques et sociaux, les territoires, en particulier les territoires urbains, qui subissent directement les effets négatifs et parfois cumulés du modèle productiviste hérité du xxe siècle, sont exhortés à trouver des réponses alternatives. De nombreux territoires font ainsi montre d’un volontarisme politique affirmé pour inventer un nouveau paradigme de développement, notamment au travers d’un projet de Transition.

    Changer de paradigme ne se décrète pas. Et l’engagement en faveur d’une transition globale, écologique, sociale et économique, à l’échelle d’un territoire n’est possible, de notre point de vue, que lorsque la prise de conscience des limites du modèle économique dominant et le constat de sa non-pérennité sont réellement partagés. C’est, en l’occurrence, la situation vers laquelle tend la ville de Grande-Synthe, où les indicateurs économiques et sociaux, de santé sociale et de développement humain, sont au rouge, et ce, depuis des années. Dès lors, le projet de transition de Grande-Synthe se traduit par la volonté de changer ensemble de trajectoire de développement. Cette bifurcation se construit pas à pas, appelant aussi des formes de rupture. Le défi est de construire une vision partagée et désirée d’un futur commun et d’un vivre-ensemble, et, surtout, de le mettre en acte, ici et maintenant. Voici toute l’ambition de la démarche de ville en transition impulsée par le maire et les élus locaux, en référence au mouvement Transition Town initié par Rob Hopkins. En ce sens, la démarche de transition engagée à Grande-Synthe constitue un projet global et cohérent de développement qui repose à la fois sur un volontarisme politique fort et une dynamique collective cherchant à impliquer l’ensemble des acteurs du territoire. Nous présenterons, dans une première partie, le contexte de la ville de Grande-Synthe, son histoire et l’origine de son engagement en faveur d’un développement durable. Puis, dans une deuxième partie, nous développerons les caractéristiques et marqueurs du projet politique de transition mise en œuvre à Grande-Synthe. Nous présenterons également une démarche originale de prospective participative visant à renforcer l’appropriation collective et l’engagement de tous en faveur d’une transition économique, écologique et sociale du territoire.

     

    2— Grande-Synthe : engagement d’une ville vers un développement plus durable

     

    • Une ville industrielle, archétype d’une ville non durable

    Située dans le département du Nord, seconde ville de la communauté urbaine de Dunkerque avec plus de 23 600 habitants, Grande-Synthe était, dans les années 50, un petit village de maraîchers et de pêcheurs. Dans les années 1960, ce village se transforma en une ville industrielle à la croissance démographique impressionnante sous l’effet du développement industrialo-portuaire de Dunkerque.

    En 1956, l’État décidait en effet, la reconstruction et l’extension du port de Dunkerque avec l’implantation d’Usinor, actuellement Arcelor-Mittal, une usine sidérurgique sur l’eau sur le territoire communal de Grande-Synthe. Près d’un tiers de la superficie de la commune fut dédié à l’usine sidérurgique. La construction de l’usine s’échelonna de 1959 à 1962. Ainsi, pendant les années 60, la population est passée de 1 500 à plus de 12 000 habitants. Dans les années 80, la population augmenta même jusqu’à 25 000 habitants pour ensuite décroître.

    Sortie de terre dans les années 60, une majeure partie des quartiers nord de la ville ont été le fruit d’un urbanisme en chemin de grue. Il a fallu construire, et vite. Et les premiers immeubles construits à la hâte vingt ans plus tôt ont été finalement démolis dès 1982. Grâce aux programmes de « développement social des quartiers » (DSQ) cofinancés par l’État et la région, la ville dédensifia les quartiers nord en détruisant plusieurs barres et tours HLM. La municipalité décida alors de les remplacer par des espaces verts.

    Depuis cette époque, plusieurs quartiers, précisément 3 sur les 5 qui composent la ville, ont fait l’objet d’ambitieux programmes de rénovation grâce notamment aux programmes nationaux de renouvellement urbain, en particulier l’ANRU.

    Sur les quinze dernières années, la ville a parachevé sa transformation urbaine. Dans les années 1960-1970, la ville était façonnée par l’automobile : grandes pénétrantes, larges avenues traversant la ville au nord et au sud. Aussi, lors de la rénovation, l’urbanisme a été totalement repensé : création d’un centre-ville, liaisons entre les quartiers, schéma de pistes cyclables, cheminements piétonniers, mixité fonctionnelle à l’échelle des quartiers, équipements publics de proximité… Les logements énergivores d’hier font place aujourd’hui à des logements BBC, HPE et THPE.

    Suite au premier choc pétrolier de 1973, le développement de Grande-Synthe, et plus largement du Dunkerquois, a été, une première fois, fortement ralenti. Alors qu’Usinor employa jusqu’à 13 500 personnes, Arcelor-Mittal emploie actuellement à peine 3 500 salariés. Exacerbée par la désindustrialisation du territoire, et, dernièrement, par la crise économique de 2008, la situation économique et sociale à l’échelle de la ville s’est fortement dégradée. Actuellement, la ville compte un taux de 24 % de chômage, avec un pourcentage de près de 40 % chez les moins de 25 ans, et 31 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

    La fabrication de la ville a été calquée sur la logique industrielle. Elle en porte encore les stigmates. Changer de modèle de développement est ici un impératif ! Se déclarer en transition, revient ainsi à s’engager sur un autre chemin en termes de développement économique, d’habitabilité du territoire et de vivre ensemble.

     

    • La ville grandeur nature

    Dès les années 70, l’équipe municipale prend pleinement conscience de l’impact d’un tel développement sur l’environnement et le cadre de vie. L’amélioration de ce dernier et, plus largement, de la qualité de vie devient un objectif politique local. Cet objectif émerge, d’ailleurs, parallèlement à la prise de conscience environnementale qui a lieu à la même époque un peu partout en Europe et dans le monde (1972 : premier Rapport Meadows, Conférence de Stockholm sur l’environnement). Localement, il s’agit là d’une bifurcation importante dans la trajectoire de développement de la ville. La municipalité a ainsi planté un bois avec les habitants, dès 1974, à l’ouest de la commune, autour d’un lac artificiel, creusé pour répondre à un besoin de remblais pour la construction de la future autoroute A16. L’idée était de constituer le poumon vert de la ville. Il s’étend actuellement sur près de 130 hectares. Aujourd’hui, ce poumon vert fait partie avec d’autres espaces naturels de la ville d’une réserve naturelle régionale d’une superficie de 173 hectares. Elle constitue d’ailleurs l’une des plus importantes surfaces boisées d’un seul tenant à l’échelle du département du Nord.

    De même, la ville a également très tôt fait le choix de réaliser une ceinture boisée autour de la commune dans la perspective de réaliser un écran végétal pour séparer physiquement la ville et ses logements de l’usine. Au fil des années, cette ceinture s’est développée formant un véritable corridor écologique de plus de 3 kilomètres de long, sur une superficie totale de près de 18 hectares. Ce corridor ceinture littéralement la ville. En effet, dans les années 2000, la municipalité a décidé de planter, de manière massive, des arbres fruitiers en ville, au niveau de la ceinture boisée donc, mais également dans les espaces verts de la ville où sont ainsi apparus des vergers. Aujourd’hui, à l’échelle de la ville, on ne dénombre pas moins de 400 hectares d’espaces verts ou naturels gérés de manière écologique, des espaces naturels et semi-naturels ayant un plan de gestion ad hoc. La gestion différenciée des espaces verts a été expérimentée dès le milieu des années 90, puis généralisée à l’échelle de la ville dès 2005. En parallèle, la ville a progressivement diminué l’usage des produits phytosanitaires pour les bannir totalement depuis 2011.

    Tous ces efforts pour transformer la ville minérale des années 60 en une ville verte et, désormais, une ville nature favorable au maintien et au développement de la biodiversité ont été récompensés ces dernières années par de multiples distinctions. Ainsi, Grande-Synthe a reçu 4 fleurs au concours des Villes fleuries depuis 1990, le Grand prix national de l’arbre en 1992 et en 2005, le Grand prix du fleurissement en 2003 et 2009. La consécration fut, en 2010, l’obtention du prix de la première Capitale française de la biodiversité. Comme le rappelle souvent Damien Carême, Maire de Grande-Synthe depuis 2001 : « la nature constitue le patrimoine commun des Grand-Synthois ». Les résultats de ce changement de trajectoire de la ville, engagée dès les années 70, sont assez remarquables. Voici quelques chiffres :

    — 127 m² d’espaces verts ou naturels par habitant ;

    — 95 % de la population vivent à moins de 300 mètres d’un espace vert ou naturel ;

    — Un patrimoine écologique d’espèces animales et végétales reconnu scientifiquement ;

    — 400 hectares d’espaces verts ou naturels et une réserve naturelle régionale boisée de près de 173 hectares ;

    — La généralisation d’une gestion écologique et du zéro phytosanitaire.

     

    Cette politique de nature en ville constitue le socle de la politique de transition de Grande-Synthe vers un développement durable. Elle concourt au changement d’image de la ville et à son attractivité. Grande-Synthe gagne, en effet, certes modestement, de nouveaux habitants contrairement au reste du territoire de la Communauté urbaine de Dunkerque.

    Elle participe de surcroît à un réel sentiment de fierté de la population. Depuis les années 70, les habitants ont été constamment associés, et sous différentes formes, à cette politique : de la plantation du bois autour du lac artificiel du Puythouck, avec les enfants et les parents, aux ateliers de travaux urbains avec les habitants dans les quartiers. De nombreuses initiatives associatives ont émergé. Citons notamment l’association aux résidences fleuries et, plus récemment, l’association l’Ecochalet, l’Abeille synthoise qui produit du miel made in Grande-Synthe.

     

    1. Grande-Synthe : vers une transition écologique et solidaire

     

    • L’exemplarité : la seule manière de convaincre

    En vue de renforcer et d’amplifier sa démarche vers un développement plus durable, la Ville de Grande-Synthe s’est engagée, en 2011, par délibération du conseil municipal, dans une démarche de ville en transition en référence au mouvement international Transition Town initié par Rob Hopkins. La collectivité aspire ainsi à renforcer la résilience de son territoire en réduisant sa dépendance aux énergies fossiles et en s’adaptant aux effets du changement climatique.

     

    Cet engagement constitue également une nouvelle étape, en réponse à la signature officielle par la municipalité de la Convention des maires et l’adoption en 2009 d’un plan d’actions pour l’énergie durable ambitieux d’ici 2020.

    Comme de nombreuses collectivités locales à travers l’Europe, Grande-Synthe s’est engagée, de manière volontariste, à réduire de 20 % ses émissions de gaz à effet de serre, à atteindre 20 % d’économie d’énergie, et 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie de la commune, le tout d’ici 2020. La ville a d’ores et déjà atteint près de 40 % de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre au niveau du parc automobile et de 34 % au niveau de l’éclairage public municipal. Par ailleurs, la part des énergies renouvelables au niveau de la consommation d’énergie de la commune atteint d’ores et déjà près de 75 %. Les réductions de consommation d’énergie sont systématiquement recherchées que ce soit au niveau de l’éclairage public, au travers d’actions ciblées de rénovation thermique du patrimoine communal, ou encore grâce aux objectifs de performance énergétique assignés aux nouveaux équipements publics. Sur la trajectoire du facteur 4, les signataires de la Convention des maires s’engagent, désormais, sur des objectifs forts à horizon 2030, comme la réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre, et ce, en vue d’accélérer la décarbonisation de leurs territoires et de renforcer leurs capacités à s’adapter aux effets inévitables du changement climatique.

    Dans cette perspective, le projet de ville en transition, initié dès 2011 à l’échelle de Grande-Synthe, cherche à activer la capacité des habitants et des acteurs du territoire d’agir et de s’adapter. Construire la résilience du territoire, au regard des enjeux énergétique et climatique, appelle à inventer des modes de vie prenant en charge les enjeux environnementaux globaux, mais également des objectifs de justice sociale et d’épanouissement individuel afin que chacun puisse vivre dignement. Intégrer les enjeux sociaux et écologiques est d’autant plus une exigence forte dans des contextes territoriaux, à l’instar de Grande-Synthe, où les indicateurs sociaux et économiques sont au rouge.

     

    • Partir des besoins pour construire des réponses globales et accompagner l’évolution des modes de vie

    Pour conduire une transition vers un nouveau modèle de développement plus durable, il faut d’abord partir des besoins des habitants et des acteurs locaux : l’accès à une alimentation saine, à la mobilité (en particulier lorsque 25 % des foyers n’ont pas de véhicule), à l’habitat, à la santé et à un environnement de qualité pour tous. Cela constitue autant de clés d’entrées prioritaires pour concrétiser la dynamique de transition à l’échelle de Grande-Synthe.

    L’expérimentation et l’innovation technique/technologique, sociale, économique, la recherche d’alternatives constitue des principes d’intervention publique assumés par le volontarisme politique local.

    Les projets ANRU menés sur la ville ont ainsi été des accélérateurs de la transition. Et la recherche d’une cohérence de l’ensemble des actions publiques locales a permis de tendre vers une politique municipale globale de Transition qui prend appui sur une dynamique collective bottom-up.

    On compte actuellement près de 63 % de logements sociaux sur la ville. L’accès pour tous à un logement de qualité est une priorité de la politique de transition. Ainsi, les logements reconstruits à partir de 2008-2009 dans le cadre de l’ANRU sont tous aux normes BBC, anticipant ainsi la réglementation thermique de 2012. Un premier logement collectif passif a même été dernièrement réalisé dans le cadre de la rénovation urbaine. Des équipements municipaux à énergie positive ont également été construits dans la logique de monter l’exemple et de donner un signal fort aux habitants et aux partenaires de la ville. De manière systématique dans les projets ANRU, la requalification des espaces publics et de la voirie et, le développement de nouveaux usages ont été recherchés. Ce mode d’intervention a également eu des effets d’entraînement sur le reste de la ville.

    Ainsi, la place de l’automobile sur l’espace public a été fortement réduite à la faveur de celles des piétons et des cyclistes. À l’échelle de la ville, un schéma d’aménagement cyclable a été coconstruit avec les habitants et les associations locales. Dorénavant, 43 km de pistes cyclables maillent les 5 quartiers de la ville. Pour inciter les habitants à utiliser le vélo, la municipalité a installé 350 attache-vélos en ville, et équipé six écoles de garages à vélo, à la suite d’une concertation avec les équipes éducatives, les parents d’élèves et les enfants. Une subvention pour l’achat de vélos classiques a été accordée et 600 aides ont été délivrées en 2017. Des cours d’apprentissage du vélo pour adulte sont proposés aux habitants par la maison de santé de la ville. En ville, des panneaux indicateurs sur les temps de parcours à pied et à vélo, réalisés avec les associations locales, incitent aux modes de déplacements actifs.

    Dans la logique d’une requalification des espaces publics et la promotion de nouveaux usages, les grandes pelouses en pied d’immeubles sont devenues des jardins populaires. Sur ces espaces publics (donc zéro phyto) mis à la disposition des habitants, le jardinage écologique est la condition sine qua non. Cet apprentissage auprès des jardiniers amateurs est assuré par les services de la ville. Le premier jardin a été inauguré en 2012. En 2017, un sixième jardin fut lancé. Des initiatives d’habitants suivent et amplifient ce phénomène, à l’instar du projet associatif « La forêt qui se mange » qui développe un espace nourricier en permaculture sur un terrain de 5 400 m² mis à disposition par la ville. Ce projet est porté par les habitants, pour les habitants. De l’écopâturage au maraîchage biologique animé par une entreprise d’insertion (près de 500 parcelles de jardins ouvriers, d’environ chacune 200 m²), en passant par les jardins écologiques de proximité et les arbres fruitiers en ville, Grande-Synthe s’invente ville nourricière.

    Changer les comportements et les habitudes ne se décrète pas ! Tout l’art de cette politique de Transition est d’articuler, ou du moins de mettre en cohérence, les choix individuels et les choix collectifs, et ce, dans les différents domaines de la vie quotidienne (habitat, mobilité, santé, alimentation, etc.).

     

    3— Anticiper plutôt que subir : rendre chacun acteur du changement

     

    • La pédagogie: levier essentiel d’une transition

    L’implication active des habitants et des acteurs de la ville, comme acteurs du changement, constitue un fil rouge transversal de la démarche locale de transition. Les finalités sont ici la recherche de l’autonomie des habitants et le renforcement de leur pouvoir d’agir, en particulier pour les personnes les plus démunies ou en difficulté.

    L’éducation populaire est l’outil de la politique locale de transition. La transition se veut une expérience positive personnelle et/ou collective. Les maisons de quartiers (structures de proximité présentes dans chaque quartier et fonctionnant comme un centre social), l’université populaire de Grande-Synthe, le service municipal sont les opérateurs de l’accompagnement des habitants pour un passage à l’action. Les jardins en pied d’immeubles évoqués précédemment sont concrètement les résultats de l’intervention d’agents municipaux de l’université populaire. Ce sont également d’autres services coconstruits avec les habitants qui se développement dans le cadre des activités de l’université populaire : les écrivains publics, la grainothèque, la banque de semences potagères, la formation des maîtres composteurs, les ateliers du faire soi-même (produits écologiques, peinture au naturel), les repairs-cafés en lien avec Troc et Co, le système d’échanges de biens et services et la monnaie citoyenne locale.

    Bon nombre d’habitants s’engagent dans ces projets alternatifs pour des raisons économiques et financières, d’autres par une conscience environnementale. In fine, ces projets produisent des liens de solidarité forts entre les habitants, une plus grande cohésion sociale, un apprentissage de savoir-faire, et, indéniablement, un éveil des consciences sur les enjeux environnementaux. Ce sont tout autant de ressorts pour construire la résilience du territoire, et des résultats non négligeables pour une partie de la population engluée dans des situations d’urgence sociale de très court terme.

     

    • Se projeter ensemble dans un futur durable et désiré

    Une démarche de transition appelle chacun à se projeter, à construire une vision positive de l’avenir. Cela interpelle donc directement notre vision du monde de demain, nos façons de vivre ensemble, de gérer les biens communs… Mais comment inventer un imaginaire collectif autour d’un futur souhaitable, durable et désirable ? Comment intéresser le plus grand nombre d’acteurs du territoire jeunes, moins jeunes, actifs et non actifs, acteurs économiques, acteurs associatifs… ? Et comment les rendre acteurs du changement et accélérer les formes d’innovations locales ?

    Pour construire des éléments de réponse à ces questionnements, la ville a confié à un groupement d’experts l’animation d’une démarche de prospective participative qui s’est tenue courant de l’année 2016. La mise en récit de la transition appliquée à Grande-Synthe fut un des outils clés de la méthodologie d’intervention de l’équipe de prospectivistes composée d’un sociologue, d’un anthropologue et d’un économiste. Trois raisons ont guidé ce choix méthodologique. Un récit qui peut se raconter fait sens. Il permet en outre d’ordonner la complexité, et enfin favorise les échanges et la coproduction.

    Pour écrire un récit accessible à tous, l’option retenue a été de construire une trame narrative qui prend racine dans l’histoire de la commune et dans l’imaginaire des Grand-Synthois. L’approche des super-héros qui fut privilégiée visait à attirer l’attention et à interpeller la population et les acteurs locaux autour des grands enjeux de la Transition écologique, sociale et économique du territoire. Trois supers-héros, Usinor, Végétalor et Connector, ont ainsi permis d’engager des débats plus spécifiquement autour de trois grandes problématiques : le travail et l’emploi ; le bien-être et la dignité humaine ; les capacités d’action et de transformation de chacun. Ces supers-héros ont également servi de média pour susciter et encourager les Grand-Synthois à être pleinement les héros ordinaires de leur propre histoire et à construire le grand récit de la Transition de Grande-Synthe. Ainsi, des débats mobiles au plus près des habitants et usagers de la ville lors de la fête du 1er mai, de marchés de plein air toujours très fréquentés ou encore de braderies, ont constitué des espaces d’échanges et de sensibilisation ouverts auprès d’un très large public. Ces débats ont été à la fois des points publics d’informations dans la rue sur les enjeux de transition, des points d’écoute et de captation de parole écrite et orale, des idées et des imaginaires des habitants. En chiffres, ce sont plus de 1500 personnes impactées, 150 avis récoltés. En parallèle, des ateliers participatifs avec un public mixte — agents de la ville, habitants-usagers des maisons de quartier, lycéens — ont permis de sonder les imaginaires de chacun sur des pistes de solutions pour des modes de vie plus durables. Enfin, des séminaires réunissant les élus, les responsables et chefs de service de la ville de Grande-Synthe et de la communauté urbaine de Dunkerque, ainsi que des experts de l’ADEME et de l’agence d’urbanisme de Dunkerque ont permis de nourrir ce grand récit et de le mettre en perspective à travers un cadre stratégique proposé par l’un des experts.

    Pour restituer tout ce travail, une exposition dénommée « La transformation de Grande-Synthe en Actions ! » illustre de façon ludique la trajectoire et les transitions de la ville, ainsi que les résultats des différents débats de terrain, et les solutions d’ores et déjà à l’œuvre dans les domaines du Bâtiment, de l’Emploi, des Transports, de l’Alimentation. L’approche B.E.T.A. constitue en soi un cadre commun d’actions où chacun est appelé à apporter sa contribution pour concrétiser la transition économique, écologique et sociale à l’échelle de Grande-Synthe.

    À l’issue de la démarche de prospective participative, en novembre 2016, la ville de Grande-Synthe a organisé un premier Forum de la transition économique, écologique et sociale[1]. Ce Forum a constitué un temps fort de débat et d’interpellation sur le modèle de développement de demain à l’échelle du Dunkerquois. La restitution du travail de prospective participative y fut présentée et a contribué au débat. Plus de 250 participants d’horizons différents — décideurs politiques, décideurs économiques dont des industriels, des partenaires sociaux, et forces vives du territoire — étaient réunis pour ce premier Forum. Un second forum prévu au printemps 2018 cherchera à ancrer dans le paysage local le processus de dialogue social/sociétal territorial initié en 2016. Ce processus nous semble est un des leviers-clés pour un changement d’échelle. En d’autres termes, concrétiser la transformation du modèle de développement économique à l’échelle de l’agglomération, se préparer ensemble aux mutations en cours et défis à venir, et renforcer la résilience du territoire et de son tissu industriel et économique, tout en facilitant l’émergence de nouveaux modèles économiques d’entreprises inscrits dans une perspective de durabilité.

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    Dans sa démarche de ville en transition, la ville de Grande-Synthe a pour ambition de construire un nouveau modèle de développement plus juste socialement, tout en prenant en compte les limites écologiques de la planète. La transition est un cheminement, une évolution nécessairement graduée entre un état et un autre. La mise en récit de la transition vise ainsi à construire les étapes vers un développement plus durable. Elle vise aussi à toucher un public de plus en plus large. Un projet de transition se construit avec les habitants, les acteurs institutionnels, économiques et sociaux. Il n’y a pas de recette à appliquer ! Néanmoins, la prise de conscience de la fin d’un modèle est nécessaire. Le deuil du modèle d’hier est même indispensable pour inventer un futur durable.

    L’identité du territoire constitue en soi un ressort clé pour engager les acteurs du territoire dans un processus de changement global et la construction d’un autre modèle de développement. Comme l’a mise en évidence la démarche de prospective participative, la transition est d’ores et déjà à l’œuvre à Grande-Synthe, encore faut-il identifier et caractériser ces signaux parfois faibles, la révéler au plus grand nombre et aider chacun à se l’approprier. Le rôle de la collectivité est de donner l’exemple, mais aussi d’accompagner et d’amplifier les initiatives des acteurs du territoire pour inscrire la transition dans le quotidien, dans les modes d’habiter, de travailler, de déplacement, de consommation et d’alimentation. Tous ces petits pas amènent progressivement à des formes de rupture notamment culturelle, sociale et économique : rapport aux idées reçues, rapport aux autres, au matériel et à l’immatérielle, etc. La capacité d’agir et d’innover, ainsi que la recherche d’autonomie à l’échelle individuelle comme à l’échelle du territoire sont les moteurs des dynamiques locales de transition à l’instar de ce qui est engagé à Grande-Synthe. C’est une nouvelle étape du développement durable en cours dans les territoires qui s’appuie sur des formes de démocratie plus contributive et la construction d’un nouvel imaginaire collectif pour un futur commun durable et désirable.

     

     

     

    Face aux désordres globaux environnementaux, économiques et sociaux, les territoires, en particulier les territoires urbains, qui subissent directement les effets négatifs et parfois cumulés du modèle productiviste hérité du xxe siècle, sont exhortés à trouver des réponses alternatives. De nombreux territoires font ainsi montre d’un volontarisme politique affirmé pour inventer un nouveau paradigme de développement, notamment au travers d’un projet de Transition.

    Changer de paradigme ne se décrète pas. Et l’engagement en faveur d’une transition globale, écologique, sociale et économique, à l’échelle d’un territoire n’est possible, de notre point de vue, que lorsque la prise de conscience des limites du modèle économique dominant et le constat de sa non-pérennité sont réellement partagés. C’est, en l’occurrence, la situation vers laquelle tend la ville de Grande-Synthe, où les indicateurs économiques et sociaux, de santé sociale et de développement humain, sont au rouge, et ce, depuis des années. Dès lors, le projet de transition de Grande-Synthe se traduit par la volonté de changer ensemble de trajectoire de développement. Cette bifurcation se construit pas à pas, appelant aussi des formes de rupture. Le défi est de construire une vision partagée et désirée d’un futur commun et d’un vivre-ensemble, et, surtout, de le mettre en acte, ici et maintenant. Voici toute l’ambition de la démarche de ville en transition impulsée par le maire et les élus locaux, en référence au mouvement Transition Town initié par Rob Hopkins. En ce sens, la démarche de transition engagée à Grande-Synthe constitue un projet global et cohérent de développement qui repose à la fois sur un volontarisme politique fort et une dynamique collective cherchant à impliquer l’ensemble des acteurs du territoire. Nous présenterons, dans une première partie, le contexte de la ville de Grande-Synthe, son histoire et l’origine de son engagement en faveur d’un développement durable. Puis, dans une deuxième partie, nous développerons les caractéristiques et marqueurs du projet politique de transition mise en œuvre à Grande-Synthe. Nous présenterons également une démarche originale de prospective participative visant à renforcer l’appropriation collective et l’engagement de tous en faveur d’une transition économique, écologique et sociale du territoire.

     

    2— Grande-Synthe : engagement d’une ville vers un développement plus durable

     

    • Une ville industrielle, archétype d’une ville non durable

    Située dans le département du Nord, seconde ville de la communauté urbaine de Dunkerque avec plus de 23 600 habitants, Grande-Synthe était, dans les années 50, un petit village de maraîchers et de pêcheurs. Dans les années 1960, ce village se transforma en une ville industrielle à la croissance démographique impressionnante sous l’effet du développement industrialo-portuaire de Dunkerque.

    En 1956, l’État décidait en effet, la reconstruction et l’extension du port de Dunkerque avec l’implantation d’Usinor, actuellement Arcelor-Mittal, une usine sidérurgique sur l’eau sur le territoire communal de Grande-Synthe. Près d’un tiers de la superficie de la commune fut dédié à l’usine sidérurgique. La construction de l’usine s’échelonna de 1959 à 1962. Ainsi, pendant les années 60, la population est passée de 1 500 à plus de 12 000 habitants. Dans les années 80, la population augmenta même jusqu’à 25 000 habitants pour ensuite décroître.

    Sortie de terre dans les années 60, une majeure partie des quartiers nord de la ville ont été le fruit d’un urbanisme en chemin de grue. Il a fallu construire, et vite. Et les premiers immeubles construits à la hâte vingt ans plus tôt ont été finalement démolis dès 1982. Grâce aux programmes de « développement social des quartiers » (DSQ) cofinancés par l’État et la région, la ville dédensifia les quartiers nord en détruisant plusieurs barres et tours HLM. La municipalité décida alors de les remplacer par des espaces verts.

    Depuis cette époque, plusieurs quartiers, précisément 3 sur les 5 qui composent la ville, ont fait l’objet d’ambitieux programmes de rénovation grâce notamment aux programmes nationaux de renouvellement urbain, en particulier l’ANRU.

    Sur les quinze dernières années, la ville a parachevé sa transformation urbaine. Dans les années 1960-1970, la ville était façonnée par l’automobile : grandes pénétrantes, larges avenues traversant la ville au nord et au sud. Aussi, lors de la rénovation, l’urbanisme a été totalement repensé : création d’un centre-ville, liaisons entre les quartiers, schéma de pistes cyclables, cheminements piétonniers, mixité fonctionnelle à l’échelle des quartiers, équipements publics de proximité… Les logements énergivores d’hier font place aujourd’hui à des logements BBC, HPE et THPE.

    Suite au premier choc pétrolier de 1973, le développement de Grande-Synthe, et plus largement du Dunkerquois, a été, une première fois, fortement ralenti. Alors qu’Usinor employa jusqu’à 13 500 personnes, Arcelor-Mittal emploie actuellement à peine 3 500 salariés. Exacerbée par la désindustrialisation du territoire, et, dernièrement, par la crise économique de 2008, la situation économique et sociale à l’échelle de la ville s’est fortement dégradée. Actuellement, la ville compte un taux de 24 % de chômage, avec un pourcentage de près de 40 % chez les moins de 25 ans, et 31 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

    La fabrication de la ville a été calquée sur la logique industrielle. Elle en porte encore les stigmates. Changer de modèle de développement est ici un impératif ! Se déclarer en transition, revient ainsi à s’engager sur un autre chemin en termes de développement économique, d’habitabilité du territoire et de vivre ensemble.

     

    • La ville grandeur nature

    Dès les années 70, l’équipe municipale prend pleinement conscience de l’impact d’un tel développement sur l’environnement et le cadre de vie. L’amélioration de ce dernier et, plus largement, de la qualité de vie devient un objectif politique local. Cet objectif émerge, d’ailleurs, parallèlement à la prise de conscience environnementale qui a lieu à la même époque un peu partout en Europe et dans le monde (1972 : premier Rapport Meadows, Conférence de Stockholm sur l’environnement). Localement, il s’agit là d’une bifurcation importante dans la trajectoire de développement de la ville. La municipalité a ainsi planté un bois avec les habitants, dès 1974, à l’ouest de la commune, autour d’un lac artificiel, creusé pour répondre à un besoin de remblais pour la construction de la future autoroute A16. L’idée était de constituer le poumon vert de la ville. Il s’étend actuellement sur près de 130 hectares. Aujourd’hui, ce poumon vert fait partie avec d’autres espaces naturels de la ville d’une réserve naturelle régionale d’une superficie de 173 hectares. Elle constitue d’ailleurs l’une des plus importantes surfaces boisées d’un seul tenant à l’échelle du département du Nord.

    De même, la ville a également très tôt fait le choix de réaliser une ceinture boisée autour de la commune dans la perspective de réaliser un écran végétal pour séparer physiquement la ville et ses logements de l’usine. Au fil des années, cette ceinture s’est développée formant un véritable corridor écologique de plus de 3 kilomètres de long, sur une superficie totale de près de 18 hectares. Ce corridor ceinture littéralement la ville. En effet, dans les années 2000, la municipalité a décidé de planter, de manière massive, des arbres fruitiers en ville, au niveau de la ceinture boisée donc, mais également dans les espaces verts de la ville où sont ainsi apparus des vergers. Aujourd’hui, à l’échelle de la ville, on ne dénombre pas moins de 400 hectares d’espaces verts ou naturels gérés de manière écologique, des espaces naturels et semi-naturels ayant un plan de gestion ad hoc. La gestion différenciée des espaces verts a été expérimentée dès le milieu des années 90, puis généralisée à l’échelle de la ville dès 2005. En parallèle, la ville a progressivement diminué l’usage des produits phytosanitaires pour les bannir totalement depuis 2011.

    Tous ces efforts pour transformer la ville minérale des années 60 en une ville verte et, désormais, une ville nature favorable au maintien et au développement de la biodiversité ont été récompensés ces dernières années par de multiples distinctions. Ainsi, Grande-Synthe a reçu 4 fleurs au concours des Villes fleuries depuis 1990, le Grand prix national de l’arbre en 1992 et en 2005, le Grand prix du fleurissement en 2003 et 2009. La consécration fut, en 2010, l’obtention du prix de la première Capitale française de la biodiversité. Comme le rappelle souvent Damien Carême, Maire de Grande-Synthe depuis 2001 : « la nature constitue le patrimoine commun des Grand-Synthois ». Les résultats de ce changement de trajectoire de la ville, engagée dès les années 70, sont assez remarquables. Voici quelques chiffres :

    — 127 m² d’espaces verts ou naturels par habitant ;

    — 95 % de la population vivent à moins de 300 mètres d’un espace vert ou naturel ;

    — Un patrimoine écologique d’espèces animales et végétales reconnu scientifiquement ;

    — 400 hectares d’espaces verts ou naturels et une réserve naturelle régionale boisée de près de 173 hectares ;

    — La généralisation d’une gestion écologique et du zéro phytosanitaire.

     

    Cette politique de nature en ville constitue le socle de la politique de transition de Grande-Synthe vers un développement durable. Elle concourt au changement d’image de la ville et à son attractivité. Grande-Synthe gagne, en effet, certes modestement, de nouveaux habitants contrairement au reste du territoire de la Communauté urbaine de Dunkerque.

    Elle participe de surcroît à un réel sentiment de fierté de la population. Depuis les années 70, les habitants ont été constamment associés, et sous différentes formes, à cette politique : de la plantation du bois autour du lac artificiel du Puythouck, avec les enfants et les parents, aux ateliers de travaux urbains avec les habitants dans les quartiers. De nombreuses initiatives associatives ont émergé. Citons notamment l’association aux résidences fleuries et, plus récemment, l’association l’Ecochalet, l’Abeille synthoise qui produit du miel made in Grande-Synthe.

     

    1. Grande-Synthe : vers une transition écologique et solidaire

     

    • L’exemplarité : la seule manière de convaincre

    En vue de renforcer et d’amplifier sa démarche vers un développement plus durable, la Ville de Grande-Synthe s’est engagée, en 2011, par délibération du conseil municipal, dans une démarche de ville en transition en référence au mouvement international Transition Town initié par Rob Hopkins. La collectivité aspire ainsi à renforcer la résilience de son territoire en réduisant sa dépendance aux énergies fossiles et en s’adaptant aux effets du changement climatique.

     

    Cet engagement constitue également une nouvelle étape, en réponse à la signature officielle par la municipalité de la Convention des maires et l’adoption en 2009 d’un plan d’actions pour l’énergie durable ambitieux d’ici 2020.

    Comme de nombreuses collectivités locales à travers l’Europe, Grande-Synthe s’est engagée, de manière volontariste, à réduire de 20 % ses émissions de gaz à effet de serre, à atteindre 20 % d’économie d’énergie, et 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie de la commune, le tout d’ici 2020. La ville a d’ores et déjà atteint près de 40 % de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre au niveau du parc automobile et de 34 % au niveau de l’éclairage public municipal. Par ailleurs, la part des énergies renouvelables au niveau de la consommation d’énergie de la commune atteint d’ores et déjà près de 75 %. Les réductions de consommation d’énergie sont systématiquement recherchées que ce soit au niveau de l’éclairage public, au travers d’actions ciblées de rénovation thermique du patrimoine communal, ou encore grâce aux objectifs de performance énergétique assignés aux nouveaux équipements publics. Sur la trajectoire du facteur 4, les signataires de la Convention des maires s’engagent, désormais, sur des objectifs forts à horizon 2030, comme la réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre, et ce, en vue d’accélérer la décarbonisation de leurs territoires et de renforcer leurs capacités à s’adapter aux effets inévitables du changement climatique.

    Dans cette perspective, le projet de ville en transition, initié dès 2011 à l’échelle de Grande-Synthe, cherche à activer la capacité des habitants et des acteurs du territoire d’agir et de s’adapter. Construire la résilience du territoire, au regard des enjeux énergétique et climatique, appelle à inventer des modes de vie prenant en charge les enjeux environnementaux globaux, mais également des objectifs de justice sociale et d’épanouissement individuel afin que chacun puisse vivre dignement. Intégrer les enjeux sociaux et écologiques est d’autant plus une exigence forte dans des contextes territoriaux, à l’instar de Grande-Synthe, où les indicateurs sociaux et économiques sont au rouge.

     

    • Partir des besoins pour construire des réponses globales et accompagner l’évolution des modes de vie

    Pour conduire une transition vers un nouveau modèle de développement plus durable, il faut d’abord partir des besoins des habitants et des acteurs locaux : l’accès à une alimentation saine, à la mobilité (en particulier lorsque 25 % des foyers n’ont pas de véhicule), à l’habitat, à la santé et à un environnement de qualité pour tous. Cela constitue autant de clés d’entrées prioritaires pour concrétiser la dynamique de transition à l’échelle de Grande-Synthe.

    L’expérimentation et l’innovation technique/technologique, sociale, économique, la recherche d’alternatives constitue des principes d’intervention publique assumés par le volontarisme politique local.

    Les projets ANRU menés sur la ville ont ainsi été des accélérateurs de la transition. Et la recherche d’une cohérence de l’ensemble des actions publiques locales a permis de tendre vers une politique municipale globale de Transition qui prend appui sur une dynamique collective bottom-up.

    On compte actuellement près de 63 % de logements sociaux sur la ville. L’accès pour tous à un logement de qualité est une priorité de la politique de transition. Ainsi, les logements reconstruits à partir de 2008-2009 dans le cadre de l’ANRU sont tous aux normes BBC, anticipant ainsi la réglementation thermique de 2012. Un premier logement collectif passif a même été dernièrement réalisé dans le cadre de la rénovation urbaine. Des équipements municipaux à énergie positive ont également été construits dans la logique de monter l’exemple et de donner un signal fort aux habitants et aux partenaires de la ville. De manière systématique dans les projets ANRU, la requalification des espaces publics et de la voirie et, le développement de nouveaux usages ont été recherchés. Ce mode d’intervention a également eu des effets d’entraînement sur le reste de la ville.

    Ainsi, la place de l’automobile sur l’espace public a été fortement réduite à la faveur de celles des piétons et des cyclistes. À l’échelle de la ville, un schéma d’aménagement cyclable a été coconstruit avec les habitants et les associations locales. Dorénavant, 43 km de pistes cyclables maillent les 5 quartiers de la ville. Pour inciter les habitants à utiliser le vélo, la municipalité a installé 350 attache-vélos en ville, et équipé six écoles de garages à vélo, à la suite d’une concertation avec les équipes éducatives, les parents d’élèves et les enfants. Une subvention pour l’achat de vélos classiques a été accordée et 600 aides ont été délivrées en 2017. Des cours d’apprentissage du vélo pour adulte sont proposés aux habitants par la maison de santé de la ville. En ville, des panneaux indicateurs sur les temps de parcours à pied et à vélo, réalisés avec les associations locales, incitent aux modes de déplacements actifs.

    Dans la logique d’une requalification des espaces publics et la promotion de nouveaux usages, les grandes pelouses en pied d’immeubles sont devenues des jardins populaires. Sur ces espaces publics (donc zéro phyto) mis à la disposition des habitants, le jardinage écologique est la condition sine qua non. Cet apprentissage auprès des jardiniers amateurs est assuré par les services de la ville. Le premier jardin a été inauguré en 2012. En 2017, un sixième jardin fut lancé. Des initiatives d’habitants suivent et amplifient ce phénomène, à l’instar du projet associatif « La forêt qui se mange » qui développe un espace nourricier en permaculture sur un terrain de 5 400 m² mis à disposition par la ville. Ce projet est porté par les habitants, pour les habitants. De l’écopâturage au maraîchage biologique animé par une entreprise d’insertion (près de 500 parcelles de jardins ouvriers, d’environ chacune 200 m²), en passant par les jardins écologiques de proximité et les arbres fruitiers en ville, Grande-Synthe s’invente ville nourricière.

    Changer les comportements et les habitudes ne se décrète pas ! Tout l’art de cette politique de Transition est d’articuler, ou du moins de mettre en cohérence, les choix individuels et les choix collectifs, et ce, dans les différents domaines de la vie quotidienne (habitat, mobilité, santé, alimentation, etc.).

     

    3— Anticiper plutôt que subir : rendre chacun acteur du changement

     

    • La pédagogie: levier essentiel d’une transition

    L’implication active des habitants et des acteurs de la ville, comme acteurs du changement, constitue un fil rouge transversal de la démarche locale de transition. Les finalités sont ici la recherche de l’autonomie des habitants et le renforcement de leur pouvoir d’agir, en particulier pour les personnes les plus démunies ou en difficulté.

    L’éducation populaire est l’outil de la politique locale de transition. La transition se veut une expérience positive personnelle et/ou collective. Les maisons de quartiers (structures de proximité présentes dans chaque quartier et fonctionnant comme un centre social), l’université populaire de Grande-Synthe, le service municipal sont les opérateurs de l’accompagnement des habitants pour un passage à l’action. Les jardins en pied d’immeubles évoqués précédemment sont concrètement les résultats de l’intervention d’agents municipaux de l’université populaire. Ce sont également d’autres services coconstruits avec les habitants qui se développement dans le cadre des activités de l’université populaire : les écrivains publics, la grainothèque, la banque de semences potagères, la formation des maîtres composteurs, les ateliers du faire soi-même (produits écologiques, peinture au naturel), les repairs-cafés en lien avec Troc et Co, le système d’échanges de biens et services et la monnaie citoyenne locale.

    Bon nombre d’habitants s’engagent dans ces projets alternatifs pour des raisons économiques et financières, d’autres par une conscience environnementale. In fine, ces projets produisent des liens de solidarité forts entre les habitants, une plus grande cohésion sociale, un apprentissage de savoir-faire, et, indéniablement, un éveil des consciences sur les enjeux environnementaux. Ce sont tout autant de ressorts pour construire la résilience du territoire, et des résultats non négligeables pour une partie de la population engluée dans des situations d’urgence sociale de très court terme.

     

    • Se projeter ensemble dans un futur durable et désiré

    Une démarche de transition appelle chacun à se projeter, à construire une vision positive de l’avenir. Cela interpelle donc directement notre vision du monde de demain, nos façons de vivre ensemble, de gérer les biens communs… Mais comment inventer un imaginaire collectif autour d’un futur souhaitable, durable et désirable ? Comment intéresser le plus grand nombre d’acteurs du territoire jeunes, moins jeunes, actifs et non actifs, acteurs économiques, acteurs associatifs… ? Et comment les rendre acteurs du changement et accélérer les formes d’innovations locales ?

    Pour construire des éléments de réponse à ces questionnements, la ville a confié à un groupement d’experts l’animation d’une démarche de prospective participative qui s’est tenue courant de l’année 2016. La mise en récit de la transition appliquée à Grande-Synthe fut un des outils clés de la méthodologie d’intervention de l’équipe de prospectivistes composée d’un sociologue, d’un anthropologue et d’un économiste. Trois raisons ont guidé ce choix méthodologique. Un récit qui peut se raconter fait sens. Il permet en outre d’ordonner la complexité, et enfin favorise les échanges et la coproduction.

    Pour écrire un récit accessible à tous, l’option retenue a été de construire une trame narrative qui prend racine dans l’histoire de la commune et dans l’imaginaire des Grand-Synthois. L’approche des super-héros qui fut privilégiée visait à attirer l’attention et à interpeller la population et les acteurs locaux autour des grands enjeux de la Transition écologique, sociale et économique du territoire. Trois supers-héros, Usinor, Végétalor et Connector, ont ainsi permis d’engager des débats plus spécifiquement autour de trois grandes problématiques : le travail et l’emploi ; le bien-être et la dignité humaine ; les capacités d’action et de transformation de chacun. Ces supers-héros ont également servi de média pour susciter et encourager les Grand-Synthois à être pleinement les héros ordinaires de leur propre histoire et à construire le grand récit de la Transition de Grande-Synthe. Ainsi, des débats mobiles au plus près des habitants et usagers de la ville lors de la fête du 1er mai, de marchés de plein air toujours très fréquentés ou encore de braderies, ont constitué des espaces d’échanges et de sensibilisation ouverts auprès d’un très large public. Ces débats ont été à la fois des points publics d’informations dans la rue sur les enjeux de transition, des points d’écoute et de captation de parole écrite et orale, des idées et des imaginaires des habitants. En chiffres, ce sont plus de 1500 personnes impactées, 150 avis récoltés. En parallèle, des ateliers participatifs avec un public mixte — agents de la ville, habitants-usagers des maisons de quartier, lycéens — ont permis de sonder les imaginaires de chacun sur des pistes de solutions pour des modes de vie plus durables. Enfin, des séminaires réunissant les élus, les responsables et chefs de service de la ville de Grande-Synthe et de la communauté urbaine de Dunkerque, ainsi que des experts de l’ADEME et de l’agence d’urbanisme de Dunkerque ont permis de nourrir ce grand récit et de le mettre en perspective à travers un cadre stratégique proposé par l’un des experts.

    Pour restituer tout ce travail, une exposition dénommée « La transformation de Grande-Synthe en Actions ! » illustre de façon ludique la trajectoire et les transitions de la ville, ainsi que les résultats des différents débats de terrain, et les solutions d’ores et déjà à l’œuvre dans les domaines du Bâtiment, de l’Emploi, des Transports, de l’Alimentation. L’approche B.E.T.A. constitue en soi un cadre commun d’actions où chacun est appelé à apporter sa contribution pour concrétiser la transition économique, écologique et sociale à l’échelle de Grande-Synthe.

    À l’issue de la démarche de prospective participative, en novembre 2016, la ville de Grande-Synthe a organisé un premier Forum de la transition économique, écologique et sociale[2]. Ce Forum a constitué un temps fort de débat et d’interpellation sur le modèle de développement de demain à l’échelle du Dunkerquois. La restitution du travail de prospective participative y fut présentée et a contribué au débat. Plus de 250 participants d’horizons différents — décideurs politiques, décideurs économiques dont des industriels, des partenaires sociaux, et forces vives du territoire — étaient réunis pour ce premier Forum. Un second forum prévu au printemps 2018 cherchera à ancrer dans le paysage local le processus de dialogue social/sociétal territorial initié en 2016. Ce processus nous semble est un des leviers-clés pour un changement d’échelle. En d’autres termes, concrétiser la transformation du modèle de développement économique à l’échelle de l’agglomération, se préparer ensemble aux mutations en cours et défis à venir, et renforcer la résilience du territoire et de son tissu industriel et économique, tout en facilitant l’émergence de nouveaux modèles économiques d’entreprises inscrits dans une perspective de durabilité.

    *

    Dans sa démarche de ville en transition, la ville de Grande-Synthe a pour ambition de construire un nouveau modèle de développement plus juste socialement, tout en prenant en compte les limites écologiques de la planète. La transition est un cheminement, une évolution nécessairement graduée entre un état et un autre. La mise en récit de la transition vise ainsi à construire les étapes vers un développement plus durable. Elle vise aussi à toucher un public de plus en plus large. Un projet de transition se construit avec les habitants, les acteurs institutionnels, économiques et sociaux. Il n’y a pas de recette à appliquer ! Néanmoins, la prise de conscience de la fin d’un modèle est nécessaire. Le deuil du modèle d’hier est même indispensable pour inventer un futur durable.

    L’identité du territoire constitue en soi un ressort clé pour engager les acteurs du territoire dans un processus de changement global et la construction d’un autre modèle de développement. Comme l’a mise en évidence la démarche de prospective participative, la transition est d’ores et déjà à l’œuvre à Grande-Synthe, encore faut-il identifier et caractériser ces signaux parfois faibles, la révéler au plus grand nombre et aider chacun à se l’approprier. Le rôle de la collectivité est de donner l’exemple, mais aussi d’accompagner et d’amplifier les initiatives des acteurs du territoire pour inscrire la transition dans le quotidien, dans les modes d’habiter, de travailler, de déplacement, de consommation et d’alimentation. Tous ces petits pas amènent progressivement à des formes de rupture notamment culturelle, sociale et économique : rapport aux idées reçues, rapport aux autres, au matériel et à l’immatérielle, etc. La capacité d’agir et d’innover, ainsi que la recherche d’autonomie à l’échelle individuelle comme à l’échelle du territoire sont les moteurs des dynamiques locales de transition à l’instar de ce qui est engagé à Grande-Synthe. C’est une nouvelle étape du développement durable en cours dans les territoires qui s’appuie sur des formes de démocratie plus contributive et la construction d’un nouvel imaginaire collectif pour un futur commun durable et désirable.

     

     

    Face aux désordres globaux environnementaux, économiques et sociaux, les territoires, en particulier les territoires urbains, qui subissent directement les effets négatifs et parfois cumulés du modèle productiviste hérité du xxe siècle, sont exhortés à trouver des réponses alternatives. De nombreux territoires font ainsi montre d’un volontarisme politique affirmé pour inventer un nouveau paradigme de développement, notamment au travers d’un projet de Transition.

    Changer de paradigme ne se décrète pas. Et l’engagement en faveur d’une transition globale, écologique, sociale et économique, à l’échelle d’un territoire n’est possible, de notre point de vue, que lorsque la prise de conscience des limites du modèle économique dominant et le constat de sa non-pérennité sont réellement partagés. C’est, en l’occurrence, la situation vers laquelle tend la ville de Grande-Synthe, où les indicateurs économiques et sociaux, de santé sociale et de développement humain, sont au rouge, et ce, depuis des années. Dès lors, le projet de transition de Grande-Synthe se traduit par la volonté de changer ensemble de trajectoire de développement. Cette bifurcation se construit pas à pas, appelant aussi des formes de rupture. Le défi est de construire une vision partagée et désirée d’un futur commun et d’un vivre-ensemble, et, surtout, de le mettre en acte, ici et maintenant. Voici toute l’ambition de la démarche de ville en transition impulsée par le maire et les élus locaux, en référence au mouvement Transition Town initié par Rob Hopkins. En ce sens, la démarche de transition engagée à Grande-Synthe constitue un projet global et cohérent de développement qui repose à la fois sur un volontarisme politique fort et une dynamique collective cherchant à impliquer l’ensemble des acteurs du territoire. Nous présenterons, dans une première partie, le contexte de la ville de Grande-Synthe, son histoire et l’origine de son engagement en faveur d’un développement durable. Puis, dans une deuxième partie, nous développerons les caractéristiques et marqueurs du projet politique de transition mise en œuvre à Grande-Synthe. Nous présenterons également une démarche originale de prospective participative visant à renforcer l’appropriation collective et l’engagement de tous en faveur d’une transition économique, écologique et sociale du territoire.

     

    2— Grande-Synthe : engagement d’une ville vers un développement plus durable

     

    • Une ville industrielle, archétype d’une ville non durable

    Située dans le département du Nord, seconde ville de la communauté urbaine de Dunkerque avec plus de 23 600 habitants, Grande-Synthe était, dans les années 50, un petit village de maraîchers et de pêcheurs. Dans les années 1960, ce village se transforma en une ville industrielle à la croissance démographique impressionnante sous l’effet du développement industrialo-portuaire de Dunkerque.

    En 1956, l’État décidait en effet, la reconstruction et l’extension du port de Dunkerque avec l’implantation d’Usinor, actuellement Arcelor-Mittal, une usine sidérurgique sur l’eau sur le territoire communal de Grande-Synthe. Près d’un tiers de la superficie de la commune fut dédié à l’usine sidérurgique. La construction de l’usine s’échelonna de 1959 à 1962. Ainsi, pendant les années 60, la population est passée de 1 500 à plus de 12 000 habitants. Dans les années 80, la population augmenta même jusqu’à 25 000 habitants pour ensuite décroître.

    Sortie de terre dans les années 60, une majeure partie des quartiers nord de la ville ont été le fruit d’un urbanisme en chemin de grue. Il a fallu construire, et vite. Et les premiers immeubles construits à la hâte vingt ans plus tôt ont été finalement démolis dès 1982. Grâce aux programmes de « développement social des quartiers » (DSQ) cofinancés par l’État et la région, la ville dédensifia les quartiers nord en détruisant plusieurs barres et tours HLM. La municipalité décida alors de les remplacer par des espaces verts.

    Depuis cette époque, plusieurs quartiers, précisément 3 sur les 5 qui composent la ville, ont fait l’objet d’ambitieux programmes de rénovation grâce notamment aux programmes nationaux de renouvellement urbain, en particulier l’ANRU.

    Sur les quinze dernières années, la ville a parachevé sa transformation urbaine. Dans les années 1960-1970, la ville était façonnée par l’automobile : grandes pénétrantes, larges avenues traversant la ville au nord et au sud. Aussi, lors de la rénovation, l’urbanisme a été totalement repensé : création d’un centre-ville, liaisons entre les quartiers, schéma de pistes cyclables, cheminements piétonniers, mixité fonctionnelle à l’échelle des quartiers, équipements publics de proximité… Les logements énergivores d’hier font place aujourd’hui à des logements BBC, HPE et THPE.

    Suite au premier choc pétrolier de 1973, le développement de Grande-Synthe, et plus largement du Dunkerquois, a été, une première fois, fortement ralenti. Alors qu’Usinor employa jusqu’à 13 500 personnes, Arcelor-Mittal emploie actuellement à peine 3 500 salariés. Exacerbée par la désindustrialisation du territoire, et, dernièrement, par la crise économique de 2008, la situation économique et sociale à l’échelle de la ville s’est fortement dégradée. Actuellement, la ville compte un taux de 24 % de chômage, avec un pourcentage de près de 40 % chez les moins de 25 ans, et 31 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

    La fabrication de la ville a été calquée sur la logique industrielle. Elle en porte encore les stigmates. Changer de modèle de développement est ici un impératif ! Se déclarer en transition, revient ainsi à s’engager sur un autre chemin en termes de développement économique, d’habitabilité du territoire et de vivre ensemble.

     

    • La ville grandeur nature

    Dès les années 70, l’équipe municipale prend pleinement conscience de l’impact d’un tel développement sur l’environnement et le cadre de vie. L’amélioration de ce dernier et, plus largement, de la qualité de vie devient un objectif politique local. Cet objectif émerge, d’ailleurs, parallèlement à la prise de conscience environnementale qui a lieu à la même époque un peu partout en Europe et dans le monde (1972 : premier Rapport Meadows, Conférence de Stockholm sur l’environnement). Localement, il s’agit là d’une bifurcation importante dans la trajectoire de développement de la ville. La municipalité a ainsi planté un bois avec les habitants, dès 1974, à l’ouest de la commune, autour d’un lac artificiel, creusé pour répondre à un besoin de remblais pour la construction de la future autoroute A16. L’idée était de constituer le poumon vert de la ville. Il s’étend actuellement sur près de 130 hectares. Aujourd’hui, ce poumon vert fait partie avec d’autres espaces naturels de la ville d’une réserve naturelle régionale d’une superficie de 173 hectares. Elle constitue d’ailleurs l’une des plus importantes surfaces boisées d’un seul tenant à l’échelle du département du Nord.

    De même, la ville a également très tôt fait le choix de réaliser une ceinture boisée autour de la commune dans la perspective de réaliser un écran végétal pour séparer physiquement la ville et ses logements de l’usine. Au fil des années, cette ceinture s’est développée formant un véritable corridor écologique de plus de 3 kilomètres de long, sur une superficie totale de près de 18 hectares. Ce corridor ceinture littéralement la ville. En effet, dans les années 2000, la municipalité a décidé de planter, de manière massive, des arbres fruitiers en ville, au niveau de la ceinture boisée donc, mais également dans les espaces verts de la ville où sont ainsi apparus des vergers. Aujourd’hui, à l’échelle de la ville, on ne dénombre pas moins de 400 hectares d’espaces verts ou naturels gérés de manière écologique, des espaces naturels et semi-naturels ayant un plan de gestion ad hoc. La gestion différenciée des espaces verts a été expérimentée dès le milieu des années 90, puis généralisée à l’échelle de la ville dès 2005. En parallèle, la ville a progressivement diminué l’usage des produits phytosanitaires pour les bannir totalement depuis 2011.

    Tous ces efforts pour transformer la ville minérale des années 60 en une ville verte et, désormais, une ville nature favorable au maintien et au développement de la biodiversité ont été récompensés ces dernières années par de multiples distinctions. Ainsi, Grande-Synthe a reçu 4 fleurs au concours des Villes fleuries depuis 1990, le Grand prix national de l’arbre en 1992 et en 2005, le Grand prix du fleurissement en 2003 et 2009. La consécration fut, en 2010, l’obtention du prix de la première Capitale française de la biodiversité. Comme le rappelle souvent Damien Carême, Maire de Grande-Synthe depuis 2001 : « la nature constitue le patrimoine commun des Grand-Synthois ». Les résultats de ce changement de trajectoire de la ville, engagée dès les années 70, sont assez remarquables. Voici quelques chiffres :

    — 127 m² d’espaces verts ou naturels par habitant ;

    — 95 % de la population vivent à moins de 300 mètres d’un espace vert ou naturel ;

    — Un patrimoine écologique d’espèces animales et végétales reconnu scientifiquement ;

    — 400 hectares d’espaces verts ou naturels et une réserve naturelle régionale boisée de près de 173 hectares ;

    — La généralisation d’une gestion écologique et du zéro phytosanitaire.

     

    Cette politique de nature en ville constitue le socle de la politique de transition de Grande-Synthe vers un développement durable. Elle concourt au changement d’image de la ville et à son attractivité. Grande-Synthe gagne, en effet, certes modestement, de nouveaux habitants contrairement au reste du territoire de la Communauté urbaine de Dunkerque.

    Elle participe de surcroît à un réel sentiment de fierté de la population. Depuis les années 70, les habitants ont été constamment associés, et sous différentes formes, à cette politique : de la plantation du bois autour du lac artificiel du Puythouck, avec les enfants et les parents, aux ateliers de travaux urbains avec les habitants dans les quartiers. De nombreuses initiatives associatives ont émergé. Citons notamment l’association aux résidences fleuries et, plus récemment, l’association l’Ecochalet, l’Abeille synthoise qui produit du miel made in Grande-Synthe.

     

    1. Grande-Synthe : vers une transition écologique et solidaire

     

    • L’exemplarité : la seule manière de convaincre

    En vue de renforcer et d’amplifier sa démarche vers un développement plus durable, la Ville de Grande-Synthe s’est engagée, en 2011, par délibération du conseil municipal, dans une démarche de ville en transition en référence au mouvement international Transition Town initié par Rob Hopkins. La collectivité aspire ainsi à renforcer la résilience de son territoire en réduisant sa dépendance aux énergies fossiles et en s’adaptant aux effets du changement climatique.

     

    Cet engagement constitue également une nouvelle étape, en réponse à la signature officielle par la municipalité de la Convention des maires et l’adoption en 2009 d’un plan d’actions pour l’énergie durable ambitieux d’ici 2020.

    Comme de nombreuses collectivités locales à travers l’Europe, Grande-Synthe s’est engagée, de manière volontariste, à réduire de 20 % ses émissions de gaz à effet de serre, à atteindre 20 % d’économie d’énergie, et 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie de la commune, le tout d’ici 2020. La ville a d’ores et déjà atteint près de 40 % de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre au niveau du parc automobile et de 34 % au niveau de l’éclairage public municipal. Par ailleurs, la part des énergies renouvelables au niveau de la consommation d’énergie de la commune atteint d’ores et déjà près de 75 %. Les réductions de consommation d’énergie sont systématiquement recherchées que ce soit au niveau de l’éclairage public, au travers d’actions ciblées de rénovation thermique du patrimoine communal, ou encore grâce aux objectifs de performance énergétique assignés aux nouveaux équipements publics. Sur la trajectoire du facteur 4, les signataires de la Convention des maires s’engagent, désormais, sur des objectifs forts à horizon 2030, comme la réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre, et ce, en vue d’accélérer la décarbonisation de leurs territoires et de renforcer leurs capacités à s’adapter aux effets inévitables du changement climatique.

    Dans cette perspective, le projet de ville en transition, initié dès 2011 à l’échelle de Grande-Synthe, cherche à activer la capacité des habitants et des acteurs du territoire d’agir et de s’adapter. Construire la résilience du territoire, au regard des enjeux énergétique et climatique, appelle à inventer des modes de vie prenant en charge les enjeux environnementaux globaux, mais également des objectifs de justice sociale et d’épanouissement individuel afin que chacun puisse vivre dignement. Intégrer les enjeux sociaux et écologiques est d’autant plus une exigence forte dans des contextes territoriaux, à l’instar de Grande-Synthe, où les indicateurs sociaux et économiques sont au rouge.

     

    • Partir des besoins pour construire des réponses globales et accompagner l’évolution des modes de vie

    Pour conduire une transition vers un nouveau modèle de développement plus durable, il faut d’abord partir des besoins des habitants et des acteurs locaux : l’accès à une alimentation saine, à la mobilité (en particulier lorsque 25 % des foyers n’ont pas de véhicule), à l’habitat, à la santé et à un environnement de qualité pour tous. Cela constitue autant de clés d’entrées prioritaires pour concrétiser la dynamique de transition à l’échelle de Grande-Synthe.

    L’expérimentation et l’innovation technique/technologique, sociale, économique, la recherche d’alternatives constitue des principes d’intervention publique assumés par le volontarisme politique local.

    Les projets ANRU menés sur la ville ont ainsi été des accélérateurs de la transition. Et la recherche d’une cohérence de l’ensemble des actions publiques locales a permis de tendre vers une politique municipale globale de Transition qui prend appui sur une dynamique collective bottom-up.

    On compte actuellement près de 63 % de logements sociaux sur la ville. L’accès pour tous à un logement de qualité est une priorité de la politique de transition. Ainsi, les logements reconstruits à partir de 2008-2009 dans le cadre de l’ANRU sont tous aux normes BBC, anticipant ainsi la réglementation thermique de 2012. Un premier logement collectif passif a même été dernièrement réalisé dans le cadre de la rénovation urbaine. Des équipements municipaux à énergie positive ont également été construits dans la logique de monter l’exemple et de donner un signal fort aux habitants et aux partenaires de la ville. De manière systématique dans les projets ANRU, la requalification des espaces publics et de la voirie et, le développement de nouveaux usages ont été recherchés. Ce mode d’intervention a également eu des effets d’entraînement sur le reste de la ville.

    Ainsi, la place de l’automobile sur l’espace public a été fortement réduite à la faveur de celles des piétons et des cyclistes. À l’échelle de la ville, un schéma d’aménagement cyclable a été coconstruit avec les habitants et les associations locales. Dorénavant, 43 km de pistes cyclables maillent les 5 quartiers de la ville. Pour inciter les habitants à utiliser le vélo, la municipalité a installé 350 attache-vélos en ville, et équipé six écoles de garages à vélo, à la suite d’une concertation avec les équipes éducatives, les parents d’élèves et les enfants. Une subvention pour l’achat de vélos classiques a été accordée et 600 aides ont été délivrées en 2017. Des cours d’apprentissage du vélo pour adulte sont proposés aux habitants par la maison de santé de la ville. En ville, des panneaux indicateurs sur les temps de parcours à pied et à vélo, réalisés avec les associations locales, incitent aux modes de déplacements actifs.

    Dans la logique d’une requalification des espaces publics et la promotion de nouveaux usages, les grandes pelouses en pied d’immeubles sont devenues des jardins populaires. Sur ces espaces publics (donc zéro phyto) mis à la disposition des habitants, le jardinage écologique est la condition sine qua non. Cet apprentissage auprès des jardiniers amateurs est assuré par les services de la ville. Le premier jardin a été inauguré en 2012. En 2017, un sixième jardin fut lancé. Des initiatives d’habitants suivent et amplifient ce phénomène, à l’instar du projet associatif « La forêt qui se mange » qui développe un espace nourricier en permaculture sur un terrain de 5 400 m² mis à disposition par la ville. Ce projet est porté par les habitants, pour les habitants. De l’écopâturage au maraîchage biologique animé par une entreprise d’insertion (près de 500 parcelles de jardins ouvriers, d’environ chacune 200 m²), en passant par les jardins écologiques de proximité et les arbres fruitiers en ville, Grande-Synthe s’invente ville nourricière.

    Changer les comportements et les habitudes ne se décrète pas ! Tout l’art de cette politique de Transition est d’articuler, ou du moins de mettre en cohérence, les choix individuels et les choix collectifs, et ce, dans les différents domaines de la vie quotidienne (habitat, mobilité, santé, alimentation…).

     

    3— Anticiper plutôt que subir : rendre chacun acteur du changement

     

    • La pédagogie: levier essentiel d’une transition

    L’implication active des habitants et des acteurs de la ville, comme acteurs du changement, constitue un fil rouge transversal de la démarche locale de transition. Les finalités sont ici la recherche de l’autonomie des habitants et le renforcement de leur pouvoir d’agir, en particulier pour les personnes les plus démunies ou en difficulté.

    L’éducation populaire est l’outil de la politique locale de transition. La transition se veut une expérience positive personnelle et/ou collective. Les maisons de quartiers (structures de proximité présentes dans chaque quartier et fonctionnant comme un centre social), l’université populaire de Grande-Synthe, le service municipal sont les opérateurs de l’accompagnement des habitants pour un passage à l’action. Les jardins en pied d’immeubles évoqués précédemment sont concrètement les résultats de l’intervention d’agents municipaux de l’université populaire. Ce sont également d’autres services coconstruits avec les habitants qui se développement dans le cadre des activités de l’université populaire : les écrivains publics, la grainothèque, la banque de semences potagères, la formation des maîtres composteurs, les ateliers du faire soi-même (produits écologiques, peinture au naturel), les repairs-cafés en lien avec Troc et Co, le système d’échanges de biens et services et la monnaie citoyenne locale.

    Bon nombre d’habitants s’engagent dans ces projets alternatifs pour des raisons économiques et financières, d’autres par une conscience environnementale. In fine, ces projets produisent des liens de solidarité forts entre les habitants, une plus grande cohésion sociale, un apprentissage de savoir-faire, et, indéniablement, un éveil des consciences sur les enjeux environnementaux. Ce sont tout autant de ressorts pour construire la résilience du territoire, et des résultats non négligeables pour une partie de la population engluée dans des situations d’urgence sociale de très court terme.

     

    • Se projeter ensemble dans un futur durable et désiré

    Une démarche de transition appelle chacun à se projeter, à construire une vision positive de l’avenir. Cela interpelle donc directement notre vision du monde de demain, nos façons de vivre ensemble, de gérer les biens communs… Mais comment inventer un imaginaire collectif autour d’un futur souhaitable, durable et désirable ? Comment intéresser le plus grand nombre d’acteurs du territoire jeunes, moins jeunes, actifs et non actifs, acteurs économiques, acteurs associatifs… ? Et comment les rendre acteurs du changement et accélérer les formes d’innovations locales ?

    Pour construire des éléments de réponse à ces questionnements, la ville a confié à un groupement d’experts l’animation d’une démarche de prospective participative qui s’est tenue courant de l’année 2016. La mise en récit de la transition appliquée à Grande-Synthe fut un des outils clés de la méthodologie d’intervention de l’équipe de prospectivistes composée d’un sociologue, d’un anthropologue et d’un économiste. Trois raisons ont guidé ce choix méthodologique. Un récit qui peut se raconter fait sens. Il permet en outre d’ordonner la complexité, et enfin favorise les échanges et la coproduction.

    Pour écrire un récit accessible à tous, l’option retenue a été de construire une trame narrative qui prend racine dans l’histoire de la commune et dans l’imaginaire des Grand-Synthois. L’approche des super-héros qui fut privilégiée visait à attirer l’attention et à interpeller la population et les acteurs locaux autour des grands enjeux de la Transition écologique, sociale et économique du territoire. Trois supers-héros, Usinor, Végétalor et Connector, ont ainsi permis d’engager des débats plus spécifiquement autour de trois grandes problématiques : le travail et l’emploi ; le bien-être et la dignité humaine ; les capacités d’action et de transformation de chacun. Ces supers-héros ont également servi de média pour susciter et encourager les Grand-Synthois à être pleinement les héros ordinaires de leur propre histoire et à construire le grand récit de la Transition de Grande-Synthe. Ainsi, des débats mobiles au plus près des habitants et usagers de la ville lors de la fête du 1er mai, de marchés de plein air toujours très fréquentés ou encore de braderies, ont constitué des espaces d’échanges et de sensibilisation ouverts auprès d’un très large public. Ces débats ont été à la fois des points publics d’informations dans la rue sur les enjeux de transition, des points d’écoute et de captation de parole écrite et orale, des idées et des imaginaires des habitants. En chiffres, ce sont plus de 1500 personnes impactées, 150 avis récoltés. En parallèle, des ateliers participatifs avec un public mixte — agents de la ville, habitants-usagers des maisons de quartier, lycéens — ont permis de sonder les imaginaires de chacun sur des pistes de solutions pour des modes de vie plus durables. Enfin, des séminaires réunissant les élus, les responsables et chefs de service de la ville de Grande-Synthe et de la communauté urbaine de Dunkerque, ainsi que des experts de l’ADEME et de l’agence d’urbanisme de Dunkerque ont permis de nourrir ce grand récit et de le mettre en perspective à travers un cadre stratégique proposé par l’un des experts.

    Pour restituer tout ce travail, une exposition dénommée « La transformation de Grande-Synthe en Actions ! » illustre de façon ludique la trajectoire et les transitions de la ville, ainsi que les résultats des différents débats de terrain, et les solutions d’ores et déjà à l’œuvre dans les domaines du Bâtiment, de l’Emploi, des Transports, de l’Alimentation. L’approche B.E.T.A. constitue en soi un cadre commun d’actions où chacun est appelé à apporter sa contribution pour concrétiser la transition économique, écologique et sociale à l’échelle de Grande-Synthe.

    À l’issue de la démarche de prospective participative, en novembre 2016, la ville de Grande-Synthe a organisé un premier Forum de la transition économique, écologique et sociale[3]. Ce Forum a constitué un temps fort de débat et d’interpellation sur le modèle de développement de demain à l’échelle du Dunkerquois. La restitution du travail de prospective participative y fut présentée et a contribué au débat. Plus de 250 participants d’horizons différents — décideurs politiques, décideurs économiques dont des industriels, des partenaires sociaux, et forces vives du territoire — étaient réunis pour ce premier Forum. Un second forum prévu au printemps 2018 cherchera à ancrer dans le paysage local le processus de dialogue social/sociétal territorial initié en 2016. Ce processus nous semble est un des leviers-clés pour un changement d’échelle. En d’autres termes, concrétiser la transformation du modèle de développement économique à l’échelle de l’agglomération, se préparer ensemble aux mutations en cours et défis à venir, et renforcer la résilience du territoire et de son tissu industriel et économique, tout en facilitant l’émergence de nouveaux modèles économiques d’entreprises inscrits dans une perspective de durabilité.

    *

    Dans sa démarche de ville en transition, la ville de Grande-Synthe a pour ambition de construire un nouveau modèle de développement plus juste socialement, tout en prenant en compte les limites écologiques de la planète. La transition est un cheminement, une évolution nécessairement graduée entre un état et un autre. La mise en récit de la transition vise ainsi à construire les étapes vers un développement plus durable. Elle vise aussi à toucher un public de plus en plus large. Un projet de transition se construit avec les habitants, les acteurs institutionnels, économiques et sociaux. Il n’y a pas de recette à appliquer ! Néanmoins, la prise de conscience de la fin d’un modèle est nécessaire. Le deuil du modèle d’hier est même indispensable pour inventer un futur durable.

    L’identité du territoire constitue en soi un ressort clé pour engager les acteurs du territoire dans un processus de changement global et la construction d’un autre modèle de développement. Comme l’a mise en évidence la démarche de prospective participative, la transition est d’ores et déjà à l’œuvre à Grande-Synthe, encore faut-il identifier et caractériser ces signaux parfois faibles, la révéler au plus grand nombre et aider chacun à se l’approprier. Le rôle de la collectivité est de donner l’exemple, mais aussi d’accompagner et d’amplifier les initiatives des acteurs du territoire pour inscrire la transition dans le quotidien, dans les modes d’habiter, de travailler, de déplacement, de consommation et d’alimentation. Tous ces petits pas amènent progressivement à des formes de rupture notamment culturelle, sociale et économique : rapport aux idées reçues, rapport aux autres, au matériel et à l’immatérielle, etc. La capacité d’agir et d’innover, ainsi que la recherche d’autonomie à l’échelle individuelle comme à l’échelle du territoire sont les moteurs des dynamiques locales de transition à l’instar de ce qui est engagé à Grande-Synthe. C’est une nouvelle étape du développement durable en cours dans les territoires qui s’appuie sur des formes de démocratie plus contributive et la construction d’un nouvel imaginaire collectif pour un futur commun durable et désirable.

     

    [1]. www.forumtransition.fr.

    [2]. www.forumtransition.fr.

    [3]. www.forumtransition.fr.

  • Service public et engagement civique, le new deal – Yannick Blanc

    Service public et engagement civique, le new deal

    Mercredi 13 février 2019

     

    Alors que la France est traversée depuis plusieurs semaines par une crise sociale de forme et d’ampleur inédites, le Haut-commissaire à l’engagement civique et président de l’Agence du service civique Yannick Blanc a souhaité prendre la parole dans une tribune publiée sur Carenews. Cette période de transition que connaît notre société voit l’affaiblissement des modes d’expression traditionnels au profit de nouveaux types d’engagements. Le bénévolat, le mécénat et les nouvelles expressions de solidarité et d’innovation sociale peuvent ainsi répondre aux enjeux de société et consolider le service public auquel les Français montrent un grand attachement.

     

    La parole libérée par la crise des gilets jaunes a fait surgir des plaintes, des questions et des indignations multiformes que le président de la République a cherchées, en lançant le grand débat national, à sérier en trente-cinq questions. Parmi celles-ci, comment résoudre le paradoxe entre le refus de l’impôt et la demande de service public ? La réponse ne me paraît pas devoir se limiter aux choix des dépenses publiques qu’il faudrait réduire mais devrait envisager la diversité des modes de contribution des citoyens au bien commun. Il y a en effet de bonnes raisons de penser que, loin de la caricature d’individualistes râleurs qu’ils donnent parfois d’eux-mêmes, les Français expriment un fort désir d’engagement solidaire. La Fonda vient de publier une enquête, réalisée par le Centre de recherche sur les associations de l’Université de Nantes, qui montre qu’en quinze ans, le volume de participation bénévole des Français, c’est-à-dire le nombre de participations multiplié par leur durée, a été multiplié par 2,5. Si le secteur du sport, de la culture et des loisirs reste le plus important pour le bénévolat, c’est celui des associations de solidarité qui a le plus bénéficié de cette croissance de l’engagement. En une dizaine d’années, la France, où l’on aura en 2018 accueilli 140 000 jeunes en service civique, est devenue n°1 en Europe pour le volontariat des jeunes. Pendant ce temps, la Journée citoyenne imaginée par Fabian Jordan, maire de Berrwiller (1 200 habitants), qui consiste à mobiliser bénévolement les habitants d’une commune ou d’un quartier pour réaliser ensemble des projets qu’ils ont eux-mêmes proposés, s’est, sans incitation ni soutien de l’État, instaurée dans 2 000 communes françaises.

    À l’heure où l’érosion de la participation électorale comme l’affaiblissement inexorable des partis politiques et des syndicats menacent la vitalité démocratique de notre pays, l’énergie de l’engagement citoyen est toujours là mais elle prend d’autres formes, elle épouse d’autres causes. Elle est à mes yeux, bien plus que l’aléatoire référendum, l’expression d’une démocratie directe et participative qui est la face claire du mouvement des gilets jaunes. Elle est inclusive parce qu’elle permet la rencontre entre les premiers de cordées et les invisibles, entre le mécénat de compétences et la solidarité de voisinage. Pour peu que le politique lui reconnaisse la place qui lui revient, elle peut aussi être une réponse au paradoxe de la dépense publique et de l’impôt. Tout enjeu de société, toute politique publique ne se résume pas à des lois, des normes et des dépenses, mais appelle aussi un travail de structuration de l’action collective, indispensable lorsqu’il s’agit de faire évoluer les comportements. Comment s’étonner que certains de nos concitoyens rejettent une transition écologique qui ne se traduit que par de nouvelles contraintes et de nouvelles taxes ? Une stratégie de la transition ne devrait-elle pas accorder plus d’attention, de moyens et de reconnaissance aux initiatives et aux innovations qui, mobilisant tant l’engagement bénévole que l’esprit d’entreprise, transforment la mobilité, la production d’énergie et les comportements alimentaires ? Comment réduire le gaspillage et la production de déchets sans soutenir l’engagement minuscule de tous ceux qui trient, recyclent et compostent ?

    Il ne s’agit certainement pas de remplacer le service public par du travail gratuit mais de prendre acte de l’usure d’une relation tutélaire et normative entre l’État et les citoyens pour imaginer une relation coopérative et régulatrice, qui est aussi celle à laquelle aspirent les agents publics dont elle renouvelle puissamment la motivation. La coopération entre professionnels et bénévoles existe déjà à très grande échelle dans les associations qui contribuent au service public, dans les secteurs de la solidarité, du handicap ou de l’éducation populaire. Elle n’est pas dépourvue de difficultés mais elle constitue un capital d’expérience inestimable. Les dispositifs d’engagement public n’ont pas la même ampleur, mais ils sont porteurs d’innovation : partout où ils se déploient, le Service civique, la Réserve civique, les réserves citoyennes répondent à des besoins qui échappent aux modes d’action classiques des services publics et permettent à ceux qui s’y engagent d’acquérir des compétences quand ils sont jeunes, de faire vivre celles qu’ils ont gardé de leur vie professionnelle quand il s’agir de seniors et d’éprouver ce sentiment d’utilité qui est le motif commun à toutes les formes d’engagement.

    Prenant la mesure des dégâts causés par la suppression des emplois aidés, le président de la République a, lors du débat de Courcouronnes, annoncé un plan pour soutenir l’emploi dans les petites associations qui sont les artisans du lien social. La société de l’engagement qu’il appelle de ses vœux mérite elle aussi une ambition et une stratégie.

     

    Yannick Blanc, Haut-commissaire à l’engagement civique pour Carenews PRO

     

  • Les réseaux sociaux : nouveaux espaces de contestation et de reconstruction de la politique ? Coralie Richaud

    Les réseaux sociaux : nouveaux espaces de contestation et de reconstruction de la politique ? »

     Coralie Richaud

     Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel 2017/4 -n° 57

     

    Les réseaux sociaux et la politique entretiennent un lien étroit qui ne cesse ne se renforcer sous l’effet de leurs antagonismes. Volatils, viraux, rapides et transfrontaliers les réseaux sociaux opposent à l’inertie, à la verticalité et à la hiérarchisation de la politique, une conception horizontale de l’espace public radicalement opposée. Contrairement aux postulats classiques dressés sur la formation de l’opinion publique, les réseaux sociaux, à travers l’horizontalité qui les caractérise, renversent indirectement le présupposé de la « compétence politique » dès lors que chacun des internautes se considère comme compétent pour juger ou émettre une opinion. En ouvrant ainsi une brèche dans la conception traditionnelle, les réseaux sociaux ont profondément changé le rapport des internautes à la politique. Ce changement de paradigme qui traduit également « une modification de l’architecture du droit dont la structure pyramidale ou hiérarchique cède du terrain au jeu horizontal des réseaux », a pour conséquence un glissement de la conception de l’espace public et des échanges en son sein. En tant que véhicules privilégiés de la liberté d’expression et vecteurs des contestations citoyennes ou de la « citoyenneté critique », les réseaux sociaux se sont imposés comme les nouveaux espaces de la contestation et de la reconstruction de la politique dès lors que les internautes sont « progressivement devenus des acteurs du Web ». Espaces d’émancipation mais également de contestations, les réseaux sociaux ont profondément modifié l’exercice démocratique en redéfinissant les rapports entre gouvernants et gouvernés.

    D’une certaine manière, la transformation des rapports entre gouvernants et gouvernés suit la même trajectoire que celle de l’évolution des réseaux sociaux. Ces derniers font partie des TIC, c’est-à-dire des Technologies de l’Information et de la Communication. Deux vagues de réseaux sociaux sont nées en l’espace de dix ans correspondants chacune à deux manières différentes de communiquer. Facebook en 2004 et Twitter en 2006 ont fait naître des réseaux sociaux fondés sur l’écrit virtuel et le partage d’informations textuelles constituant dès lors un espace contestataire puissant. Instagram en 2010, Snapchat en 2011 et Périscope en 2013 ont fait émerger des réseaux sociaux fondés sur la retransmission en direct d’évènements via le partage de photos et de vidéos de nature éphémères. Si ces deux types de réseaux sociaux ne supposent pas les mêmes supports, ils se sont construits sur le même modèle : le partage illimité et transfrontalier d’informations élaborant ainsi de nouveaux « rites de communication » rapides, brefs (140 signes pour Twitter), éphémères (Snapchat), en direct (Périscope ou Facebook live) et transfrontaliers. Mais au-delà de la redéfinition des supports du mode d’expression, ils ont profondément changé la relation des gouvernants aux gouvernés et inversement.

    La relation gouvernants/gouvernés est traditionnellement présentée comme verticale en ce sens que l’élection suppose un mouvement ascendant des gouvernés vers les gouvernants et la conduite de la politique implique un mouvement descendant des gouvernants vers les gouvernés. Bien que la nature de cette relation soit questionnée en raison de l’« écart »  qu’elle crée ou de l’« appropriation »  dont elle est l’objet, la représentation traditionnelle de la démocratie représentative s’inscrit dans une logique verticale. Or la relation de verticalité est mise à l’épreuve via les réseaux sociaux qui supposent l’horizontalité des relations entre ses utilisateurs. Car dans le rapport horizontal ainsi créé, les représentants sont placés au même niveau virtuel que les représentés. Il est à ce titre possible de répondre ou de partager n’importe quel Tweet émanant de n’importe quel représentant alors même que cela n’est pas permis autrement que de manière virtuelle. Les réseaux sociaux ont ainsi renversé le présupposé de la compétence au sens de la démocratie représentative en aplanissant la relation gouvernants/gouvernés. En ajoutant un rapport d’horizontalité à cette relation, les réseaux sociaux créent un phénomène complexe au sein duquel la relation entretenue entre ces différents acteurs change en fonction de celui qui utilise les réseaux sociaux.

    Au fond, l’étude des réseaux sociaux en tant que nouveaux espaces de contestation et de reconstruction de la politique, doit s’analyser sous le prisme des utilisateurs et des destinataires. Au moins deux manières d’envisager le lien entre le rapport d’horizontalité et de verticalité existent en fonction de la nature collective ou individuelle de la contestation dont les réseaux sociaux sont les vecteurs. D’une part, les réseaux sociaux apportent à la contestation de la politique, le socle nécessaire à sa mise en forme. En cela, les réseaux sociaux sont les supports qui permettent de réactiver l’ascension des gouvernés vers les gouvernants. L’horizontalité des réseaux sociaux dépasse alors la verticalité des structures classiques et redéfinit la relation gouvernés/gouvernants (I). D’autre part, les réseaux sociaux ne sont plus utilisés comme le socle commun d’une contestation mais des contestations des gouvernés et par là même ne hissent plus les contestations individuelles jusqu’aux gouvernants. Ce faisant, les réseaux sociaux sont les supports des contestations individuelles et dans ce cas l’horizontalité se heurte à la verticalité sans pouvoir la pénétrer (II).

    I – La redéfinition de la relation gouvernants/gouvernés sous l’effet horizontal dans la pratique collective des réseaux sociaux

    Les réseaux sociaux sont fréquemment présentés comme de « nouveaux espaces », de nouveaux lieux, de nouveaux territoires ouvrant les perspectives du citoyen, de l’internaute et de l’utilisateur sur le monde et sa compréhension. Pourtant cette conception n’est pas nouvelle car elle s’inscrit dans un mouvement plus global né notamment au moment de la création d’Internet (International network). Traduction d’un mode de communication universel, le Web ou Web 2.0 a intrinsèquement défini un monde parallèle, un mode virtuel, un Cyberespace dans lequel l’échange se fait au moyen d’un protocole unique qui permet la mise en contact universelle de ses usagers. Si l’effet horizontal des réseaux sociaux fait l’objet de cette présente communication, il est à replacer dans son historique au sens des moteurs de recherche. Ce retour en arrière ou back-up est nécessaire dès lors qu’il permet d’expliquer les raisons pour lesquelles l’horizontalité inhérente des réseaux sociaux peut conduire à une redéfinition des rapports entre gouvernants et gouvernés (A) dans le cadre d’une contestation commune (B).

    A – Une redéfinition permise car inhérente à la structure des réseaux sociaux

    La naissance d’Internet d’abord et des réseaux sociaux ensuite, n’a pas seulement renouvelé un espace d’échange et de communication entre les individus qui a toujours existé mais elle a surtout profondément changé la relation à l’autre. À la verticalité des rapports au sein du groupe et des relations professionnelles et familiales, se substitue un espace numérique et virtuel qui a aplani les rapports entre les individus en bâtissant un mode de communication et d’échange guidé par l’horizontalité. Ce phénomène – dont les manifestations se traduisent y compris dans notre modèle juridique au sein duquel le droit peut être souple et ses formes intermédiaires – n’échappe pas au modèle du réseau. En changeant d’échelle tout en élargissant les perspectives, l’avènement du réseau connecté a conduit à repenser de nombreuses disciplines scientifiques comme par exemple l’histoire, l’économie ou encore la science politique structurant de manière différente l’organisation du groupe, le monde connecté suppose une vision globale et transfrontalière des échanges entre les individus qui contraste avec le schéma vertical. Car dans le réseau, la relation à l’autre est nécessairement réticulaire et rappelle la vision du panoptique de Jeremy Bentham. Ainsi, le monde connecté semble « induire chez l’individu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action (…) et que les sujets soient pris dans une situation de pouvoir dont ils sont eux-mêmes les porteurs ». En rendant visibles les individus, le réseau et les réseaux sociaux ont transformé les relations au sein du groupe en faisant des individus les porteurs de leurs propres pouvoirs. Et c’est précisément de ce point de vue-là, que la relation des gouvernés aux gouvernants peut se redéfinir dès lors qu’elle est le socle d’une contestation commune. En donnant aux gouvernés de nouveaux outils de réalisation de leur citoyenneté notamment via un espace propice à la réalisation de leur liberté d’expression, les réseaux sociaux redéfinissent cette relation. Traditionnellement de nature verticale, cette dernière suppose à la fois un schéma ascendant (l’élection) et descendant (la mise en œuvre d’une politique) qui enserre gouvernants et gouvernés dans une représentation linéaire, verticale et hiérarchique. Or, sous l’effet des réseaux sociaux, cette relation a vocation à s’aplanir dès lors que le schéma vertical laisse place à un modèle interconnecté et horizontal. Se substitue alors à une vision stratifiée, une vision globale qui hisse les gouvernés au rang des gouvernants.

    Mais cela n’est permis que parce que les réseaux sociaux mettent en forme et structurent les relations entre les internautes et raccourcissent le nombre d’intermédiaires entre deux inconnus. La notion de réseau ou l’hypothèse du « petit monde » formulée par Karinghty dans les années trente avait déjà été démontrée par l’expérience de Stanley Milgram dès 1967. L’expérience reposait sur la recherche du nombre d’intermédiaires nécessaires afin de relier deux personnes qui ne se connaissent pas. Milgram avait alors demandé à 296 personnes de faire parvenir un dossier à une personne en utilisant uniquement des intermédiaires qui se connaissaient. La seule indication que possédaient les individus était celle de la profession de l’individu-cible, à savoir un agent de change résidant à Boston. À l’époque, sur le panel des personnes sélectionnées pour l’expérience seulement soixante-quatre d’entre elles étaient parvenues à faire livrer le dossier à l’individu-cible. L’expérience avait démontré qu’avec six intermédiaires, on peut relier deux personnes qui ne se connaissent pas et donc atteindre n’importe qui dans le monde. Plus de cinquante ans plus tard, les réseaux sociaux ont ramené le nombre d’intermédiaires à moins de quatre. L’effet viral des réseaux sociaux s’explique par le nombre considérablement raccourci d’intermédiaires pour que deux individus qui ne se connaissent pas soient mis en relation. Ainsi s’ajoute à l’aplanissement des relations de la sphère verticale par la sphère horizontale, la mise en relation raccourcie, globale et transfrontalière des internautes. Tant d’un point de vue structurel que structurant, les réseaux sociaux renferment intrinsèquement les outils d’une redéfinition de la relation gouvernants/ gouvernés à la condition qu’ils demeurent le socle d’une contestation collective.

    B – Une redéfinition possible dans le cadre d’une contestation collective

    Le rapport des internautes à la dimension virtuelle et au Cyberespace créé par Internet d’abord et les réseaux sociaux ensuite, suit une trajectoire qui a d’emblée été contestataire. Très tôt, les internautes se sont saisis de ce nouveau territoire allant même jusqu’à le consacrer comme étant le « nouveau domicile de l’esprit ». Cette citation, issue de la Déclaration d’indépendance du Cyberespace rédigée par John P. Barlow dès 1996, traduit plus généralement la volonté d’appropriation par les internautes de ce nouveau territoire créant ainsi un nouveau monde qui se veut autonome et souverain et au sein duquel les gouvernants « ne sont pas invités ». En tant qu’outil alternatif, Internet a contribué à l’émergence de discours contestataires minoritaires et la campagne du référendum relatif au Traité établissant une Constitution pour l’Europe en 2005 en est l’illustration. Alors que « les promoteurs du oui (avaient) eu largement accès aux médias classiques, les partisans du non qui dans l’ensemble n’appartenaient pas aux organisations politiques dominantes ont amplement utilisé le web pour présenter leur opinion ». Au fond, la contestation virtuelle a toujours été « là » et demeure consubstantielle à l’avènement du monde connecté mais son mode d’action a changé au gré des évolutions technologiques. En tant que lieux de la réalisation de la liberté d’expression, les réseaux sociaux offrent un cadre privilégié au déploiement de cette liberté notamment quand elle fait défaut. Parfois supports d’actes de désobéissance civile, les réseaux sociaux participent au questionnement de la « légitimité d’un débat sur le légitime et l’illégitime » pour reprendre la formulation de Claude Lefort.

    Sur la scène Internationale, les exemples sont nombreux et soulignent le rôle joué par les réseaux sociaux dans la construction des mouvements contestataires. En donnant forme à la contestation commune, les réseaux sociaux amplifient les phénomènes contestataires et de ce fait les hissent, grâce à l’horizontalité dont ils sont les vecteurs, au niveau des gouvernants devenant alors des ascenseurs contestataires. Véhicules de la contre-démocratie au sens de « la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de la légitimité électorale », les réseaux sociaux permettent « d’articuler ensemble de multiples actions citoyennes à travers des activités de vigilance et de dénonciation ». Ainsi, on a pu assister à différents types de mouvements contestataires orchestrés par les réseaux sociaux ayant provoqué tour à tour la chute d’un ordre juridique, ayant organisé la contestation de la politique d’un État et enfin ayant abouti à la création d’un nouveau parti politique.

    La « révolution de Jasmin » ou « révolution 2.0 » comme il est d’usage de la nommer est sans doute l’illustration la plus significative de l’impact des réseaux sociaux en tant qu’ascenseurs contestataires ayant conduit à la chute d’un ordre juridique. Si l’origine des mouvements contestataires est différente pour chacun des pays, leurs déploiements ont tous été portés par les réseaux sociaux. Spontanés et imprévus, les rassemblements tunisiens, égyptiens, libyens, turcs ont tous été structurés via les réseaux sociaux. Contournant la censure et les blocages Internet, les mouvements ont pu voir le jour en un clic et offrir aux citoyens un espace virtuel de contestation commune. Donnant ainsi une portée collective aux contestations, les réseaux sociaux sont devenus les supports matériels de l’expression de cette liberté. Permettant alors de « mettre en visibilité la multitude », ils ont structuré la contestation sur la scène Internationale en donnant un cadre à l’expression des revendications et de ce fait ont été les véhicules des contestations dans le monde arabe. En « brisant les logiques hiérarchiques et autarciques », les réseaux sociaux ont imposé « une approche interactive, réticulaire et pluridisciplinaire du droit » qui impose aux États de s’adapter à la révolution numérique. Véhiculant la contestation, ces « moyens de communication instantanés, horizontaux et interconnectés » ont donné à la liberté d’expression un nouveau lieu de vie et à la contestation des gouvernés une nouvelle arme. En hissant la contestation des gouvernés aux portes des gouvernants, ils ont permis l’émergence d’un nouveau mode de contestation et de participation à la chose publique. Si la révolution Tunisienne marque « une cassure définitive et un acte inaugural pour la région entière, après une longue période caractérisée par le sous-développement socio-économique et politique », elle marque également une nouvelle forme d’expression démocratique. Si « le niveau d’animation des débats, la progressivité de la libération de la parole, l’activation des réseaux, la consolidation des mouvements contestataires ou encore les évolutions de l’opinion publique ont pu être directement mesurés sur Internet », ils confirment le rôle d’accélérateur joué par les réseaux sociaux dans le cadre de la construction et de la propagation des idées révolutionnaires. La révolution des parapluies d’Hong Kong fait figure quant à elle d’une illustration de la contestation de la politique d’un État via les réseaux sociaux. Contestant la volonté du gouvernement chinois de restriction du suffrage universel pour l’élection du chef de l’exécutif de Hong Kong, le mouvement contestataire organisé sur les réseaux sociaux a mis en lumière les revendications d’une partie de la population locale. Durant près de trois mois, les militants pro-démocratie ont dénoncé la réforme constitutionnelle et ont exigé une refonte du système d’élection du chef d’exécutif du Gouvernement. Bien que la contestation ait eu des effets limités sur le Gouvernement chinois, les réseaux sociaux lui ont donné une forme de visibilité sur la scène Internationale. L’ascension des gouvernés vers les gouvernants s’est néanmoins avérée limitée et s’est heurtée à la verticalité du gouvernement en place. Et l’inculpation en mars dernier de neuf des membres fondateurs du mouvement contestataire au lendemain de l’élection de Carrie Lamen est encore la marque. Bien souvent, si les mouvements contestataires n’ont pas abouti, ce sont les places des rassemblements qui sont elles-mêmes devenues des symboles. Vestiges d’une contestation passée, ces places demeurent néanmoins les lieux terrestres de contestations ayant pris forme sur Internet. Dans ces cas, les réseaux sociaux ont permis à travers l’horizontalité qui les caractérise de hisser au niveau des gouvernants de tous les pays du monde la contestation des gouvernés. Dans des cas plus rares, les réseaux sociaux ont également pu être le ciment de la création d’un nouveau parti politique comme le mouvement 5 Étoiles en Italie ou encore plus récemment le parti politique Népalais « Le Népalais pragmatique » fondé en 2014 à la suite du séisme.

    Ici, les réseaux sociaux ont créé de nouveaux espaces de contestation qui ont pu se confronter à la verticalité intrinsèque du modèle de démocratie représentative. Allant dans certains cas, jusqu’à « casser » la verticalité du pouvoir en provoquant la chute d’un modèle étatique. Et de ce point de vue, l’attitude de certains États est révélatrice de la menace que les réseaux sociaux font peser sur l’équilibre de la relation verticale gouvernants/gouvernés. C’est ainsi que s’est peu à peu développée une « répression 2.0 » de la part de certains États afin de contenir les mouvements contestataires qui se formeraient sur les réseaux sociaux. En pratiquant la censure, les blocages Internet ou le blocage des réseaux sociaux, certains États comme l’Éthiopie ont dans le cadre de l’état d’urgence interdit la consultation d’informations sur les réseaux sociaux émanant de médias favorables à l’opposition. Si cela illustre l’impact des réseaux sociaux sur la relation des gouvernés aux gouvernants et réciproquement, sa redéfinition n’est permise que dans le cadre de contestations communes dépassant les contestations individuelles.

    II – L’impossible redéfinition de la relation gouvernants/gouvernés dans la pratique individuelle les réseaux sociaux

    Dans sa dimension individuelle, l’impact des réseaux sociaux sur la relation gouvernants/gouvernés est quasi nul. Confrontés à la verticalité du pouvoir sans pouvoir la pénétrer, les réseaux sociaux en tant que supports des contestations individuelles ne parviennent plus à jouer leur rôle d’ascenseur contestataire (B). Dénués d’un socle contestataire commun et collectif, les réseaux sociaux sombrent dans une fonction anarchisante au sein de laquelle l’internaute ne se considère plus comme un citoyen au sens Athénien du terme. En ce sens, l’horizontalité des réseaux sociaux ne parvient plus à hisser les contestations des gouvernés aux portes des gouvernants dès lors qu’elles ne reposent plus que sur des contestations personnelles, intimes et individuelles (A).

    A – Une redéfinition impossible dans le cadre de contestations individuelles

    En changeant d’échelle et en devenant individuelle, la contestation des internautes telle qu’elle est portée par les réseaux sociaux tend à souligner leur part anarchisante dès lors qu’elle n’a pas vocation à faire valoir une forme de « contre-démocratie ». Dans sa dimension individuelle, la contestation se distingue d’un point de vue substantiel de celle formée dans une dimension collective. Dans ce cas, les réseaux sociaux deviennent un « espace polémique » , réceptacle des opinions politiques  individuelles des internautes, le tout s’apparentant à une forme d’interpellation des gouvernants menée par des « leaders d’opinion » , non représentatifs des gouvernés . Dans cet « espace public morcelé » au sein duquel l’individu s’inscrit en tant qu’« internaute consommateur » , les échanges s’apparentent à des « monologues interactifs »  qui ne participent plus de la démocratie délibérative. L’échange ne parvient pas « à dépasser le stade de l’expression d’opinions pour construire une raison collective » et l’analyse des réseaux sociaux durant les campagnes électorales en est l’exemple et le réseau social Twitter le plus significatif. Qu’il s’agisse de la campagne électorale des municipales en 2014 ou des récentes campagnes présidentielles française et américaine, la violence des échanges sur les réseaux sociaux a conduit certains internautes à paramétrer différemment leurs comptes Twitter afin de ne plus en être les spectateurs. L’arène publique des réseaux sociaux fait alors émerger « des espaces de discussion mal identifiés, sans aucun cadrage qui ne sont en aucun cas l’agora athénienne rêvée. Dans sa dimension individuelle, l’internaute voit « la conversation comme une fin en soi, un plaisir esthétique » qui est accentuée par l’« offre d’information personnalisée »  que les réseaux sociaux lui procurent. En ce sens, « les utilisateurs s’adressent non pas à cet agrégat d’anonymes unifiés en une fiction abstraite et surplombante qui figure le public dans les architectures normatives de l’espace public, mais à un groupe plus ou moins circonscrit de proches identifiables (…) » formant ainsi « une zone d’interconnaissance, un lieu plus ou moins clos, un territoire qui conservera les propos dans son périmètre avant de les laisser s’évaporer ». Au gré des algorithmes et de la programmation des réseaux sociaux, la question se pose de savoir « si l’internaute ne consulte que des sites ou des forums proches de ses opinions ou si au contraire Internet lui offre des occasions de rencontrer des positions différentes ». Qu’il s’agisse d’EdgeRank l’algorithme de Facebook, de PageRank l’algorithme de Google et Google +, ou encore de l’algorithme de Twitter, tous ont vocation à préalablement traiter le contenu qui sera soumis aux internautes et ainsi montrer aux utilisateurs du contenu considéré comme qualitatif et susceptible de les intéresser en priorité. Ce faisant, ce contenu sur mesure des réseaux sociaux ne participe pas au développement de la démocratie délibérative dès lors qu’il favorise un entre soi de la pensée et qu’il produit des communautés ciblées d’humeurs.

    Paradoxalement, les réseaux sociaux renforcent une forme de repli sur soi des internautes tant dans leurs opinions politiques individuelles et militantes que dans leur manière d’appréhender un monde pourtant si vaste. Au sein des réseaux sociaux, « la conversation emprunte beaucoup plus aux formes dialogiques de l’échange interpersonnel entre interlocuteurs ratifiés qu’à la prise de parole publique distanciée ». Les contestations individuelles ne contribuent pas à faire vivre la démocratie en tant qu’expérience dès lors qu’elles révèlent un repli de l’internaute sur ses préoccupations personnelles et politiques. Ce dernier semble alors chercher à « s’isoler de la masse de ses semblables (…) de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ». Cette tendance anarchisante de l’internaute à ne prendre de la communauté numérique que ce qui le sert sans assumer ce qu’il lui doit expliquer l’idée selon laquelle les réseaux sociaux seraient à l’origine d’une « société numérique différente de la société réelle, définissant une nouvelle place pour l’individu au sein du cyberespace » fondée sur un Contrat social individualisé. Cette hypothèse est renforcée au regard des propos tenus dès 1996 par J.-P. Barlow qui l’avait annoncée : « nous sommes en train de former notre propre Contrat Social ». À la formation de cette nouvelle société numérique répondrait ainsi un nouveau contrat social dont les fondements seraient propres et autonomes de celui préexistant dans la société réelle. En vérité, il est permis de retrouver une forme renouvelée de l’état de nature dans la dimension individuelle des contestations portées par les internautes sur les réseaux sociaux. Une forme renouvelée car à la différence de l’état de nature conceptualisé par les théoriciens du xviiie siècle, celui dans lequel est plongé l’internaute est doté d’une législation issue de la société réelle. Mais d’un point de vue pratique, le comportement de l’internaute sur la toile se veut éminemment disperser et asocial et de ce point de vue il se rapproche du comportement de l’Homme naturel. Paradoxalement, même si l’internaute est sur un réseau dit « social », son asociabilité est significative. En effet, les réseaux sociaux favorisent une culture narcissique de l’individu qui recherche comme l’Homme naturel « l’amour de soi » et de ses publications. Le « like » sur Facebook et le « retweet » sur Twitter livrent l’individu dans une course à la popularité qui trouve son fondement dans une approche éminemment inégalitaire et vaniteuse que l’on retrouve dans la description de l’état de nature. De la même manière, la course aux « followers » sur Twitter ou aux « amis » Facebook – qu’il est par ailleurs désormais possible d’acheter – entretient l’internaute dans un environnement au sein duquel il demeure populaire car fort et puissant dans le réseau. Et comme dans l’état de nature, la puissance de l’internaute le conduit à agir non sur le fondement de règles juridiques mais instinctives. Néanmoins, contrairement à la fiction théorisée du Contrat social, le passage de l’état de nature numérique à l’état civil numérique n’est pas irrémédiable. Dans la société numérique, les deux mondes cohabitent et produisent un va-et-vient qui pourrait expliquer que les réseaux sociaux puissent être dans le même temps des ascenseurs contestataires socle d’une contestation collective et commune et des inhibiteurs de pensées individuelles anarchisées.

    Au fond, le passage d’un monde à l’autre repose sur la même logique que celle décrite par Jean-Jacques Rousseau dès lors que l’internaute substitue « dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant (…) c’est alors seulement que, la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison amant d’écoute, ses penchants » . Suivant cette logique, l’état de nature numérique répondrait à la dimension individuelle de l’internaute dans laquelle ce dernier placerait sa liberté individuelle au centre de ses valeurs. De ce point de vue-là, les réseaux sociaux ne peuvent être des ascenseurs contestataires dès lors qu’ils se limitent à de simples réceptacles d’une parole polémique et anarchisante qui se heurte à la verticalité du pouvoir. À la dimension collective répondrait l’état civil numérique au sein duquel l’internaute « devient » un citoyen recherchant alors à s’inscrire dans un processus collectif de démocratie délibérative. Dans ce cas et seulement dans ce cas, l’horizontalité inhérente des réseaux sociaux conduit à hisser la contestation des citoyens numériques au niveau des représentants.

    B – Une redéfinition limitée face à la verticalité du pouvoir

    Si la contestation portée par les réseaux sociaux peut conduire à la redéfinition de la relation gouvernants/gouvernés dans le cadre de contestations collectives tout comme être un frein dans le cadre de contestations individuelles, l’usage par les représentants des réseaux sociaux entraîne le même constat. Ce constat est celui d’un double discours de la part des représentants à l’endroit des réseaux sociaux traduisant la dichotomie présente dans le contrat social renouvelé qui s’est instauré dans la société numérique. D’un côté, il existe un discours favorable aux réseaux sociaux et de l’autre, un discours anarchisant à l’encontre de ces nouveaux modes d’échange et de communication. Généralement, le discours pro-réseaux sociaux trouve son fondement dans la fonction idéalisante de la démocratie directe comme l’a très tôt souligné Al Gore en 1994 alors vice-président des États-Unis qui affirmait qu’Internet et le modèle du réseau étaient « un nouvel âge athénien de la démocratie ». En favorisant l’échange entre les internautes et donc entre les gouvernants et gouvernés, les réseaux sociaux participeraient d’une forme renouvelée de la démocratie directe au sein de laquelle les représentants seraient titulaires d’un mandat impératif sur le fondement duquel les gouvernés « likeraient » ou non leurs prises de positions. Cet idéal se formerait dans la perspective « d’une démocratie continue dans laquelle la volonté populaire trouverait à s’exprimer en permanence ». La proximité supposée des utilisateurs dans les réseaux sociaux reposerait sur la fiction d’une « promesse euphorique d’un monde d’échanges horizontaux et sans intermédiaires entre les individus ». Indirectement cette fiction renferme également la promesse de la réalisation d’une forme idéalisée de démocratie directe.

    Or, ce discours s’apparente à tort à une réponse au « malaise démocratique » et accentue indirectement la verticalité du rapport avec les gouvernés. Les réseaux sociaux constituent davantage de nouveaux « thermomètres » ou « baromètres de l’opinion publique » dont la propriété sondagière est inépuisable ce qui explique notamment l’implication notoire des représentants au sein de ces nouveaux outils de communication. Désormais, les campagnes électorales se font aussi sur les réseaux sociaux car ils sont devenus « des éléments incontournables de la stratégie de communication des candidats ». Mais en réalité, la pratique des réseaux sociaux par les représentants politiques demeure enserrée dans une logique éminemment verticale guidée elle aussi par une forme de repli sur soi. En ce sens, les représentants n’échappent pas à la tendance anarchisante que produisent les réseaux sociaux et se comportent finalement comme des internautes qui n’hésitent plus à sortir de la société numérique quand elle ne leur sert plus. Cela a particulièrement été le cas au cours de cette année présidentielle dans laquelle de nombreux représentants politiques n’ont pas hésité à rompre volontairement avec les réseaux sociaux. C’est, par exemple, le cas de Cécile Duflot qui, au lendemain de sa déconvenue aux primaires écologistes, affirmait « ne plus vouloir jouer le jeu des réseaux sociaux » ou encore d’Alain Juppé qui, à la suite des primaires de la droite et du centre, déclarait que « les réseaux sociaux sont la poubelle de l’univers ». Mais ce constat n’est pas propre à la France. Outre-Atlantique, l’actuel Président des États-Unis, Donald Trump, n’a pas hésité à bloquer de son compte Twitter les abonnés dont il ne souhaitait plus lire les publications – car bien souvent véhémentes et très critiques. La pratique des réseaux sociaux par les gouvernants retombe ainsi dans une logique verticale qui rappelle aux internautes que « le pouvoir est théâtral autant qu’institutionnel : le faste, l’apparat, les cérémonies, les rites, la solennité sont un instrument du prestige – et donc de la permanence – du pouvoir »

    Notes

    [1]  À paraître, in Le numérique au service du renouvellement de la vie politique ? Éric Sales (dir.), Institut Universitaire Varenne, 2017

    [2]  P. Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », Les temps modernes, n° 318, 1972, p. 1292-1309.

    [3] « Il y a d’abord ce qu’on peut appeler la compétence politique par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, c’est-à-dire dominante et dissimulée comme telle, de la politique. Cette compétence politique n’est pas universellement répandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d’instruction. Autrement dit, la probabilité d’avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable à la probabilité d’aller au musée. », P. Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », op. cit., p. 1295. V. également, P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Éditions Fayard, 1991

    [4] P. Flichy, « La démocratie 2.0 », Études, n° 412, mai 2010, spéc. p. 626 : « Ces nouvelles formes du débat public reposent sur un modèle de société plus démocratique où l’on considère que chaque individu possède des compétences effectives qui lui permettent de prendre place dans la discussion. Cette démocratie qu’on pourrait appeler 2.0 n’est pas seulement associée à un nouveau dispositif technologique, mais à une situation où le citoyen conteste de plus en plus, comme l’indiquait déjà Michel de Certeau il y a quarante ans, cet « abus de savoir », cette volonté de vouloir convertir la compétence en autorité »

    [5] P. Türk, « La souveraineté des États à l’épreuve d’Internet », RDP, 1er novembre 2013, n° 6, p. 1489.

    [6] P. Norris, Critical Citizens : Global Support for Democratic Government, Oxford, Oxford University Press, 1999

    [7] H. Oberdorff, La démocratie à l’ère numérique, 2010, Presses Universitaires de Grenoble, p. 7.

    [8] Sur la notion d’émancipation au sens d’Internet et des réseaux sociaux, v. P. Sedda, « L’internet contestataire. Comme pratique d’émancipation. Des médias alternatifs à la mobilisation numérique », Les Cahiers du numérique, 2015/4, (Vol. 11), p. 25-52

    [9] Sur le renouveau du militantisme sur Internet et les réseaux sociaux, v. T. Barboni et E. Treille, « L’engagement 2.0. Les nouveaux liens militants au sein de l’e-parti socialiste », Revue française de science politique, 2010/6, vol. 60, p. 1137-1157

    [10] P. Lardellier, « Que sont les rites politiques devenus ? Quelques perspectives anthropologiques sur la déritualisation politique à l’ère des réseaux sociaux », Les Cahiers du numérique, 2015/4 (Vol. 11), p. 11-24

    [11] M. Revault d’Allonnes, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010 ; R. Aron, Le spectateur engagé, Éditions de Fallois, 2004

    [12]  D. Rousseau, Radicaliser la démocratie, Seuil, 2015 ; La démocratie continue (D. Rousseau dir.), Actes du Colloque organisé à Montpellier les 2-4 avril 1992, coll. La pensée juridique moderne, Bruylant-LGDJ, 1995 ; « La démocratie continue, espace public et juge constitutionnel », Le Débat, septembre-octobre 1997

    [13]  P. Rosanvallon, Le bon gouvernement, Seuil, 2015, p. 187 et s

    [14]  L. Blondiaux, « Faut-il se débarrasser de la notion de compétence politique », Revue française de science politique, 2007/6, n° 47, p. 759 et s. ; P. Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », art. préc., p. 1295

    [15]  L. Mathieu, « L’espace des mouvements sociaux », Politix, 2007/1, p. 131 et s. ; N. Vanbremeersch, De la démocratie numérique, Seuil, 2009

    [16] En effet, « Les techniques de l’information se sont sophistiquées au cours des âges, tant au niveau des codes qu’au niveau des supports. Écriture cunéiforme, hiéroglyphes, calligraphies, idéogrammes et alphabets divers et variés ont permis à travers les siècles de représenter l’information. En ce qui concerne les supports de stockage, nous sommes passés de l’argile, la pierre, le bois, le cuir, le métal, ou le parchemin, au silicium aujourd’hui. Mais le but n’a pas changé depuis la nuit des temps. Stocker toujours plus d’information, la reproduire et la diffuser toujours plus vite pour transmettre les idées, l’expérience et le savoir, afin de permettre à chacun, des simples individus aux grands de ce monde, de s’informer pour décider « en connaissance de cause » », J-C. Cointot et Y. Echenne, La révolution Big Data, Dunod, 2014

    [17]  Y. Gaudement, « La régulation économique ou la dilution des normes », RDP, 1er janvier 2017, n° 1, p. 23 et s. ; E. Geffray, « Droits fondamentaux et innovation : quelle régulation à l’ère numérique ? », NCCC, 2016/3, p. 5 et s

    [18] c’est la question des autorités administratives indépendantes et de leurs pouvoirs de sanctions. V. notamment E. Piwica, « La dévolution d’un pouvoir de sanction aux autorités administratives indépendantes », RFDA, 2010, p. 915

    [19] F. Ost et M. Van de Kerchove, « De la pyramide au réseau ? Vers un nouveau mode de production du droit », RIEJ, 2000, p. 44 et s. ; F. Ost et M. Van de Kerchove, De la pyramide au réseau ? Pour une théorie dialectique du droit, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2002

    [20]   les travaux de R. Bertrand, L’histoire à parts égales. Récit d’une rencontre, Orient-Occident (xvi-xviie siècle), Seuil, 2011 ; C. Douki et P. Minard, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 5, 2007.

    [21] P. Lemberger, M. Batty, M. Morel et J.-L. Raffëlli (dir.), Big Data et machine learning, Dunod, 2015.

    [22]  J. Boyadjian, « La science politique face aux enjeux du “big data” et de la protection des données personnelles sur internet », RDP, 2016, n° 1, p. 7 et s. ; E. Dagiral et O. Martin, « Les liens sociaux numériques. Pour une sociologie plus soucieuse des techniques », Sociologie, 2017, n° 1, vol. 8.

    [23] J. Bentham, cité dans M. Foucault, Surveiller et punir, 1975, Paris, Gallimard

    [24] F. Karingthy, « Chaînes », in Tout est différent, Budapest 1929, cité par M. Forsé, « Les réseaux sociaux d’aujourd’hui », Débats et politiques, n° 126, 2012, p. 155 et s., « L’un de nous suggéra de préparer l’expérience suivante afin de prouver que la population de la planète est plus proche ensemble maintenant qu’elle ne l’a jamais été dans le passé. Nous devrions sélectionner n’importe quelle personne parmi les 1,5 milliard d’habitants de la planète – n’importe qui, n’importe où. Il nous paria qu’en n’utilisant pas plus de cinq individus, l’un d’entre eux étant une connaissance personnelle, il pourrait contacter l’individu choisi en ne recourant qu’au réseau des connaissances personnelles ».

    [25] Pour un approfondissement de l’expérience menée par Milgram, v. A. Degenne, « Retour à l’analyse des réseaux sociaux », Hermès, La revue, n° 59, 2011, p. 39 et s

    [26] J. P. Barlow, Déclaration d’indépendance du Cyberespace, février 1996, consultable sur le site www.eff.org

    [27] « Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous du passé de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté où nous nous rassemblons. Nous n’avons pas de gouvernement élu, et il est improbable que nous en ayons un jour, aussi je ne m’adresse à vous avec aucune autre autorité que celle avec laquelle la liberté s’exprime. Je déclare l’espace social global que nous construisons naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral de dicter chez nous votre loi et vous ne possédez aucun moyen de nous contraindre que nous ayons à redouter. Les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement de ceux qu’ils gouvernent. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas, et vous ne connaissez pas notre monde. Le Cyberespace ne se situe pas dans vos frontières. Ne pensez pas que vous pouvez le construire, comme si c’était un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C’est un produit naturel, et il croît par notre action collective. Vous n’avez pas participé à notre grande conversation, vous n’avez pas non plus créé la richesse de notre marché. Vous ne connaissez pas notre culture, notre éthique, ni les règles tacites qui suscitent plus d’ordre que ce qui pourrait être obtenu par aucune de vos ingérences. Vous prétendez qu’il y a chez nous des problèmes que vous devez résoudre. Vous utilisez ce prétexte pour envahir notre enceinte. Beaucoup de ces problèmes n’existent pas. Où il y a des conflits réels, où des dommages sont injustement causés, nous les identifierons et les traiterons avec nos propres moyens. Nous sommes en train de former notre propre Contrat Social. Cette manière de gouverner émergera selon les conditions de notre monde, pas du vôtre. Notre monde est différent »

    [28] Idem

    [29] P. Flichy, « La démocratie 2.0 », Études, n° 412, 2010, p. 617, spéc. p. 624 ; G. Fouetillou, « Le web et le traité constitutionnel européen. Écologie d’une localité thématique compétitive », Réseaux, 2007, n° 144

    [30]  C. Fleury, « Formes anciennes et nouvelles de la désobéissance civile », Pouvoirs, 2015/4, n° 155, p. 5-16

    [31] C. Lefort, Essais sur le politique, Paris, Seuil, 1986

    [32]  Pour Léo Sheer, la sphère virtuelle permet de faire rejaillir la démocratie directe dès lors qu’elle court-circuite les schémas traditionnels de la démocratie représentative. V. L. Sheer, La démocratie virtuelle, Flammarion, 1994

    [33] P. Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, 2006.

    [34] P. Flichy, « La démocratie 2.0 », Études, n° 412, 2010, p. 617, spéc. p. 621.

    [35]  M. Cherif Ferjani, « Inspiration et perspectives de la Révolution Tunisienne », Confluences Méditerranée, 2011, n° 77, p. 13-28, spéc. p. 14 et s.

    [36] V. M. Ben Henda, « Internet dans la révolution tunisienne », Hermès, La revue, 2011, n° 59, p. 159-160

    [37] F. Granjon, L’Internet militant, Apogée, 2001, p. 30

    [38] P. Türk, « La souveraineté des États à l’épreuve d’Internet », RDP, 2013, n° 6, p. 1489 et s

    [39] V. K. Zouari, « Le rôle et l’impact des TIC dans la révolution Tunisienne », Hermès, La revue, 2013, n° 66, p. 239-245

    [40] E. Derieux et A. Grancher, Réseaux sociaux en ligne : aspects juridiques et déontologiques, Lamy, Paris, 2013, p. 20

    [41] V. L. Dakhli, « Entre fidélité et réconciliation, quelle place pour la politique dans la Tunisie révolutionnaire », Pouvoirs, n° 156, p. 7-16

    [42]  D. Gardon, « La participation en ligne », Idées économiques et sociales, 2013, n° 173, p. 33-42.

    [43] Y. Ben Achour, La deuxième Fâtiha ; l’islam et la pensée des droits de l’homme, coll. « Proche orient », 2011, p. 208

    [44] R. Ben Acchour et S. Ben Achour, « La transition démocratique en Tunisie : entre légalité constitutionnelle et légitimité révolutionnaire », RFDC, n° 92, 2012, p. 715

    [45] P. Türk, « La souveraineté des États à l’épreuve d’Internet », art. préc

    [46] Par exemple, la place Tahrir au Caire, la Plaza del Sol à Madrid, Syntagma à Athènes, Taksim à Istanbul, « Occupy Wall Street » à New York, « Occupy Abay » à Moscou ou « Occupy Cinelandia » à Rio de Janeiro

    [47] « Éthiopie : le gouvernement déclare l’état d’urgence », Le Monde, 9 octobre 2016, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/10/09/ethiopie-le-gouvernement-declare-l-etat-durgence_5010680_3212.html#mQoebEvUIw7YVurw.99

    [48] Au sens de Pierre Rosanvallon, v. P. Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, 2006

    [49] A. Mercier, « Twitter, espace politique, espace polémique. L’exemple des tweet-campagnes municipales en France (janvier-mars 2014) », Les cahiers du numérique, 2015/4, vol n° 11, p. 145

    [50] J. Boyadjian, Analyser les opinions politiques sur Internet. Enjeux théoriques et défis méthodologiques, Dalloz, 2016

    [51] J. Boyadjian, « Twitter, nouveau baromètre de l’opinion publique ? », Participations, 2014/1, n° 8, p. 55, spéc., p. 63

    [52] Ibidem, « Les données issues de notre questionnaire confirment en premier lieu le caractère non représentatif de Twitter. Les individus qui ont répondu à notre questionnaire présentent des particularités sociologiques fortes qui les distinguent nettement du reste de la population. À l’inverse de Facebook, qui bénéficie, parmi les réseaux sociaux, du plus fort taux de pénétration au sein de la population des internautes français, les individus inscrits sur Twitter sont très majoritairement des hommes (58,1 %). On observe également une surreprésentation des catégories les plus jeunes. L’âge moyen des panélisés est de 31 ans, l’âge médian de 26. À l’inverse, les plus âgés sont nettement sous-représentés : les 46-60 ans ne représentent que 8,3 % du panel (contre 24,9 % de la population) et on ne compte que 4 % d’individus de plus 61 ans (contre 22 % de la population). Mais c’est au niveau des catégories socio-professionnelles que les différences entre la population des individus panélisés et celle des Français sont les plus marquées. On observe en effet une très nette surreprésentation d’étudiants et, dans une moindre mesure, de cadres et de professions intellectuelles supérieures (27,5 % du panel contre 13,2 % de la population française). Les ouvriers, employés et retraités sont à l’inverse très peu nombreux à émettre des tweets politiques. Les classes populaires sont donc nettement sous-représentées sur Twitter»

    [53] P. Flichy, « La démocratie 2.0 », Études, n° 412, mai 2010, spéc. p. 617 ; v. également, N. Benvegnu, « Le débat public en ligne. Comment s’équipe la démocratie dialogique ? », Politix, vol. 3, n° 75, 2006, p. 103

    [54] P. Flichy, « Internet et le débat démocratique », Réseaux, n° 150, 2008, spéc. p. 166 ; V. également, T. Vedel, « La citoyenneté et ses conditions d’expression. L’Internet et ses usages citoyens », Les Cahiers français, 2003, n° 316, p. 85 : « Depuis quelques décennies, on assiste à l’apparition d’une figure du citoyen-consommateur. Le citoyen n’est plus seulement ce membre de la communauté politique qui, pour concourir à l’expression de la volonté générale, s’efforce, dans la sphère publique, de se détacher de ses intérêts égoïstes et de s’abstraire de la diversité des rôles sociaux qu’il occupe dans la sphère privée. Le citoyen est en même temps et pleinement un agent économique »

    [55] M. Dumoulin, « Les forums électroniques : délibératifs et démocratiques ? », D. Monière (dir.), Internet et la démocratie : Les usages politiques d’Internet en France, au Canada et aux États-Unis, Québec, Monière et Wollank éditeurs, p. 56

    [56] T. Vedel, « La citoyenneté et ses conditions d’expression. L’Internet et ses usages citoyens », Les Cahiers français, 2003, n° 316, p. 83

    [57] A. Mercier, « Twitter, espace politique, espace polémique. L’exemple des tweet-campagnes municipales en France (janvier-mars 2014) », art. préc

    [58] F. Bastien et G. Blanchard, « Les internautes face à la communication électorale à l’ère des campagnes postmodernes », in Philippe J. Maarek (dir.) Présidentielle 2012, une communication politique bien singulière, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 137 ; F. Bastien et F. Greffet, « Les campagnes électorales sur Internet : Une comparaison entre France et Québec », Hermès, n° 54, 2009, p. 209

    [59] « Politique et réseaux sociaux : trop de violence pour les Américains », Les Échos, 25 octobre 2016

    [60] P. Flichy, « Internet et le débat démocratique », art. préc., p. 165

    [61] M. Schudson, « Why Conversation is Not the Soul of Democracy », Critical Studies in Mass Communication, 1997, vol. 14, spéc. p. 300

    [62] C. Sunstein, Republic.com, Princeton University Press, 2001

    [63] D. Cardon, « Réseaux sociaux de l’Internet », Communications 2011/1, n° 88, p. 143

    [64] P. Flichy, « Internet et le débat démocratique », art. préc., p. 168

    [65] T. Barboni et E. Treille, « L’engagement 2.0. Les nouveaux liens militants au sein de l’e-parti socialiste », Revue française de science politique, 2010/6, vol. 60, p. 1137-1157

    [66] D. Cardon, « Réseaux sociaux de l’Internet », op. cit

    [67] A. De Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, Flammarion, 1993, p. 97

    [68] M. Stirner, L’unique et sa propriété, (1845), Paris, éd. Stock, 1899, § 278 : « Tu apportes dans l’association toute ta puissance, toute ta richesse, et tu t’y fais valoir. À l’association, tu ne dois rien : elle te sert et tu la quittes sans scrupule dès que tu n’as plus d’avantages à en tirer. L’association est ton outil, ton arme, elle aiguise et multiplie ta force naturelle. L’association n’existe que pour toi et par toi. L’association est ta propriété »

    [69] P. Flichy, L’imaginaire d’internet, Paris, La Découverte, 2001

    [70] J. P. Barlow, Déclaration d’indépendance du Cyberespace, op. cit

    [71] J.-J. Rousseau, Du contrat social, Flammarion, 2001

    [72] J.-J. Rousseau, Du contrat social, Flammarion, 2001

    [73] Sur l’idée d’un processus permettant d’accéder à la qualité de citoyen, v. D. Rousseau, « La démocratie continue : on ne naît pas citoyen, on le devient ! », Hommes & Libertés, 2007, n° 137, p. 43-45

    [74] Intervention d’Al Gore en 1994, vice-président des États-Unis à l’Union Internationale des Télécommunications, disponible sur le sihttp://search.itu.int/history/HistoryDigitalCollectionDocLibrary/4.144.57.en.104.pdf

    [75] T. Vedel, « La citoyenneté et ses conditions d’expression. L’Internet et ses usages citoyens », Les Cahiers français, 2003, n° 316, p. 85.

    [76] D. Cardon, « Réseaux sociaux de l’Internet », art. préc., p. 145.

    [77] A. Eyries, « Deux campagnes électorales dans la twittosphère. L’élection présidentielle française et l’élection générale du Québec en 2012 », Les cahiers du numérique, 2015/4, vol. n° 11, p. 75 et s.

    [78] « Le Web et les réseaux sociaux, de bons thermomètres de l’opinion publique », Libération, 19 janvier 2017

    [79] J. Boyadjian, « Twitter, nouveau baromètre de l’opinion publique ? », Participations, 2014/1, n° 8, p. 55

    [80] V. L. Blondiaux, « Sondages et délibération. Une épistémologie alternative de l’opinion publique », Politix, vol. 15, n° 57, 2002, p. 167-180

    [81] S. Defix, « Réseaux sociaux et règles de propagandes », AJ Collectivités territoriales, 2014, p. 580.

    [82] « Cécile Duflot, le flop », Libération, 19 octobre 2016.

    [83] Interview d’Alain Juppé, Le Journal du Dimanche, 2 octobre 2016

    [84] « Un président bloquant des utilisateurs sur Twitter, est-ce contraire à la Constitution ? », Le Monde, 7 juin 2017

    [85] A. Garapon, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, Odile Jacob, 2001, p. 223

     

  • Participer, qu’est-ce que cela veut dire ? Joëlle Zask

    Participer, qu’est-ce que ça veut dire ?

    Joëlle Zask

    Décembre 2018

     

    Entre injonction et appel à la mobilisation, la participation est au cœur d’un nombre croissant de discours et de pratiques. Cependant, il arrive bien souvent que le résultat soit décevant, surtout lorsque participer se limite finalement à légitimer un dispositif existant, sans pouvoir ne se prononcer ni sur les motifs poursuivis ni même sur les décisions qui sont prises. Afin de donner au verbe « participer » un sens fort et partageable, je vais proposer des réponses à deux types de questions cruciales : d’une part, que signifie participer ? Qu’est-ce que cela implique ? Quelles sont les différentes phases de cette participation ? Et d’autre part : pourquoi faudrait-il participer ? En quoi une situation de participation est-elle meilleure qu’une situation non participative ?

     

    En réponse à la première question, considérons la participation suivant trois phases que j’ai mises en évidence dans mon essai intitulé Participez ; essai sur les formes démocratiques de la participation (2011) : prendre part, apporter une part, et bénéficiez d’une part. Disons d’emblée que la situation la plus satisfaisante à la fois pour l’individu et pour le groupe dont il est membre est caractérisée par un équilibrage, il est vrai délicat, entre ces trois phases. Tout déséquilibre important entraîne de l’injustice sous une forme ou une autre, de la colère ou du ressentiment, de la souffrance ou de la spoliation. Par exemple, contribuer à un ouvrage commun, quel qu’il soit, sans bénéficier des conséquences de cet ouvrage (que ses conséquences soient bonnes ou mauvaises) est une situation marquée par une injustice flagrante : si la conséquence est bonne, on peut dire de l’individu qu’il est exploité et si elle est mauvaise, qu’il fuit ses responsabilités. Mais tout aussi injustes sont les très nombreuses situations dans lesquelles le bénéficiaire d’une action commune ne contribue en rien à la production de l’avantage qu’il en tire, en quoi on peut à juste titre voir en lui un profiteur, un usurpateur, un exploiteur, etc.

     

    Ces trois phases de la participation n’existent que très rarement à l’état pur. Empiriquement nous les trouvons entremêlées dans des situations extrêmement différentes qui toutes témoignent d’un degré d’équilibre plus ou moins important. Nous pouvons cependant proposer de les isoler les unes des autres afin de mettre en exergue leurs caractéristiques singulières.

     

    En premier lieu, le « prendre part » (à un repas, à une conférence, à une promenade, etc.) signale une forme de vie sociale courante mais mal identifiée, dont les termes de sociabilité ou encore de convivialité rendent compte. Elle doit être mise en contraste par rapport à des types d’association caractérisés par l’effacement de l’individualité des participants au profit d’une entité alors à bon droit qualifiée de « collective » (adjectif ici distingué de « commun »). C’est ce qui oppose par exemple une réunion amicale d’un bataillon de soldats qui, normalement, — la vertu du simple soldat étant d’obéir —, font taire leur avis et leur volonté pour former un tout indivisible agissant comme un grand individu. Si cette réunion d’amis s’oppose au groupe au profit duquel chacun de ses membres se met entre parenthèses, elle s’oppose aussi par exemple à une foule dans un magasin, qui se caractérise par le fait que les individus qui la composent n’entretiennent entre eux aucun lien. La sociabilité se distingue aussi bien de l’un que de l’autre : elle est à la fois libre, désintéressé et socialement riche et satisfaisante. Le prendre part revêt souvent une allure informelle, ponctuelle, à géométrie variable. Et pourtant il correspond sans doute à la forme la plus plaisante de la vie sociale, celle qui advient lorsque nous cultivons tout simplement le plaisir de la compagnie des autres (Simmel).

     

    « Apporter une part » signale un aspect de la vie sociale différent mais tout aussi ordinaire que le premier, quoi qu’il soit plus rare et plus difficile à réaliser. Schématiquement, la contribution consiste dans le fait que l’individu apporte au groupe un élément spécifique sans lequel ce groupe serait autre qu’il ne devient. La part apportée n’est pas simplement donnée, elle est de nature à créer une relation ou à modifier celle qui existe, et par rapport à laquelle elle doit être adaptée. Offrir un livre à un aveugle n’est pas adapté à ce que le grand économiste Amartya Sen a appelé ses « capabilités » (qui sont, contrairement aux capacités, des possibilités concrètes d’usages dans un environnement particulier). Par exemple, le chercheur en neurochimie qui contribue à une découverte apporte quelque chose qui lui est propre et bien de son fait mais qui en même temps se connecte aux apports des autres et ouvre de nouvelles perspectives. Il en va de même dans le domaine de l’art où les artistes, loin d’être des individus capricieux et enfermés dans leur subjectivité pour lesquels ils sont parfois tenus, sont des contributeurs à l’histoire des formes qui constituent le champ de leur pratique spécifique.

     

    Mais la contribution dépend d’un autre facteur, qui est identifiable à partir de la 3e phase de la participation, recevoir une part ou bénéficier. Pour être telle, il est nécessaire qu’elle soit prise en considération par l’individu ou le groupe à qui elle est adressée. Trois conditions minimales sont alors requises : d’une part, il faut que l’individu possiblement contributeur reçoive des groupes auxquels il est lié les ressources sans lesquels il ne pourra contribuer d’aucune manière. Par exemple, un jeune primo-arrivant à qui le français en tant que langue étrangère n’est pas enseigné aura beaucoup de mal à devenir le membre pleinement participant et intégré du groupe qu’on appelle la France. D’autre part, une autre condition souvent difficile à mettre en place réside dans le devoir que le groupe soit constitué de manière à pouvoir être transformé par la contribution des individus qui y prennent part. Il lui faut une certaine souplesse, une plasticité et une adaptabilité que souvent la rigidité institutionnelle, le poids des traditions, la frilosité collective, l’intolérance, interdisent. Finalement, il est requis que le groupe, qu’elle qu’en soit la forme, auprès duquel la contribution a lieu, reconnaisse la part apportée et l’inscrive en quelque sorte dans son patrimoine commun. À défaut de cette attitude, une situation d’injustice se met en place dans laquelle l’individu contributeur peut avoir le sentiment d’avoir été superflu et sans effet sur la structure sociale et l’histoire qui sont les siennes.

     

    Voilà donc quelques indications qui attestent le sens positif de la participation et dégagent les exigences qui sont les siennes. Tout en mettant en évidence pourquoi la participation à tous les sens du terme peut être dite ordinaire et la source d’un équilibre satisfaisant, elle met aussi en exergue la complexité et la difficulté d’instaurer des situations réellement existantes où elle puisse pleinement se produire.

     

    Ces considérations peuvent être appliquées à autant de domaines qu’il existe de relations interhumaines. Quant à leur application au sujet qui est le nôtre ici, à savoir l’enfance, elle revêt le caractère une évidence particulièrement éclatante. En effet il est avéré qu’un enfant ne grandit que dans la mesure où une confiance dans son pouvoir de grandir de lui-même et par lui-même lui est accordée.

     

    L’enculturation d’un individu et sa réalisation en tant que sujet indépendant dépend certes de matériaux, de méthodes et de ressources que la communauté présente à l’enfant, mais elle dépend tout autant des divers usages que l’enfant va en faire, des explorations qu’il va mener à partir d’eux, des découvertes qu’il va faire, bref, de ses propres expériences. Si l’éducation au sens propre diffère de l’instruction, du formatage, du conditionnement, c’est parce qu’elle consiste en l’association étroite entre bénéfices et contributions. Nous pouvons attribuer à cette association le terme d’expérience (au sens pragmatiste du terme) : l’enfant apprend à partir de, par et avec les résultats observables de ses propres manipulations, ou de ses actions. En fonction de ces résultats, il forme l’idée d’une expérience ultérieure qui sera donc reliée à la première, en continuité avec elle. Le « soi » ou le sujet se réalise et s’épanouit non dans des relations d’obéissance et de sujétion, mais dans le jeu et l’improvisation inhérente à l’expérience en général et dont le processus complet relève d’une auto-formation.

     

    Cette remarque permet de répondre à la deuxième question qui a été posée plus haut, à savoir en quoi la participation permet-elle des situations meilleures que celles dans lesquelles elle est empêchée ? Nous pourrions répondre que la participation n’est pas une possibilité parmi d’autres. Comme en témoigne l’enfance, elle est la seule solution possible. Même si, tendanciellement, l’instruction tend à l’emporter sur l’éducation, le fait est qu’aucun enfant ne peut arriver ne serait-ce qu’au seuil de ses possibilités et développer une forme de santé psychique s’il ne participe pas activement à l’élaboration des conditions matérielles et mentales de sa propre croissance.

     

    Aujourd’hui, les suppressions d’opportunité participation sont générales. Un grand nombre de mécanismes de dépossession, d’aliénation, de subordination, etc., concours à cette suppression. Que ce soit dans le monde du travail en vertu d’un management de plus en plus contraignant, dans celui des loisirs de masse, à l’école, à l’hôpital, et même dans le monde des arts, l’exclusion la règle et la participation l’exception. Penser à rétablir la participation dans des domaines qui, quand ils en sont privés, sont voués à la production de conditions de vie inappropriées voire inhumaines, ce n’est pas révolutionner la société en y important une considération radicalement nouvelle, c’est chercher à revenir à la normale. Autrefois tous les arts, la musique, les arts plastiques, le théâtre, étaient résolument participatifs. Par exemple, l’écoute concentrée et docile d’un morceau de musique de ce fait sacralisé dans une salle de concert, est un phénomène qui date du début du XIXe siècle. Auparavant, la musique était intimement liée à tous les aspects de la vie ordinaire, qu’elle ait été religieuse, économique (les jours de marché), politique bien sûr, ou encore médicale (la tarentelle était destinée à guérir), etc. La séparation entre la musique savante et la musique populaire, de même que plus largement, l’opposition idéologique entre la haute culture et la basse culture, relève d’une habitude récente dont la caractéristique majeure est qu’elle a « spectatorialisé » la culture et a enfermé le « spectateur » dans une posture de réceptivité passive qui est tout à fait contraire aux conditions mêmes de l’existence des œuvres d’art.

     

    Pour conclure, le Tour d’enfance proposé permet de remettre en jeu et en circulation les valeurs inhérentes à la participation bien comprise. Les propositions d’atelier qui sont faites me rappellent le principe fondamental sur lequel reposait une université de premier cycle très progressiste, le Black Mountain College, dans laquelle exerçaient de grands artistes : enseigner toutes choses comme on enseigne l’art.

     

    Pour aller plus loin

    http://joelle.zask.over-blog.com/

    Revoir l’interview de Joëlle Zask : https://www.youtube.com/watch?v=drka_CZ-eco

     

  • Gilets jaunes, démocratie participative et émotions – Wenceslas Baudrillart

    Gilets jaunes, démocratie participative et émotions

    Wenceslas Baudrillart – 11 Février 2019

    Pourquoi parler de Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à Paris I-Panthéon-Sorbonne, ici et maintenant, lui qui fut d’abord un éminent spécialiste des sondages ? Lire sa bibliographie c’est apprécier sa pertinence en ces temps de Gilets jaunes, si troublants dans leur surgissement, dans leurs expressions, dans leurs revendications multiples et – forcément – contradictoires. Loïc Blondiaux est devenu un passionné de la réflexion sur la démocratie participative. Depuis 1999, ce ne sont pas moins de neuf publications qu’il a consacrées à ce sujet, appréhendé sous différents angles et toujours avec une connaissance érudite des débats français qui nous traversent et des débats internationaux qui enrichissent et relativisent notre pensée hexagonale.

    Photo de Edwin Andrade sur Unsplash

    Dans ce travail de longue haleine, un ouvrage déjà ancien (2008, une éternité à l’ère de l’instantanéité) Le Nouvel esprit de la démocratie présente un intérêt tout particulier : il a été écrit dans la foulée de l’élection présidentielle de 2007 où Ségolène Royal avait donné une place centrale à la notion de participation. On peut le compléter par un autre document, un travail collectif qu’il a dirigé et qui a été publié en 2018 et dont le titre à lui seul est d’une prémonitoire actualité : La Démocratie des émotions.

    Le point de départ de sa réflexion est posé d’emblée : « Les démocraties contemporaines se cherchent un nouvel esprit, de nouveaux fondements. Les formes classiques de la représentation politique survivent, mais leur légitimité s’amenuise et leur efficacité décline ». Et « leur capacité à imposer des solutions par le haut est fortement érodée. » Ainsi est remise en question la formulation de Sieyès si célèbre et si ancrée dans la culture de nos dirigeants : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » De manière différente, James Madison affirmait la même conception : les représentants bénéficiant par nature d’une supériorité reconnue par ceux qui les ont choisis, il est naturel que « la voix publique exprimée par les représentants du peuple soit plus en accord avec le bien public que si elle était exprimée par le peuple lui-même, rassemblé pour cet objet ». C’est cette assimilation entre démocratie et représentation qu’ont réussi à imposer les élites qui est ainsi dénoncée par la vitalité des revendications participatives et par l’action des Gilets jaunes. On peut ainsi comprendre rétrospectivement la virulence silencieuse de l’appareil des gouvernants et aspirants gouvernants socialistes face à Ségolène Royal qui proposait des « jurys citoyens » ayant pour mission d’évaluer l’action des gouvernants : élus, la seule évaluation qu’ils acceptent spontanément – faute sans doute de pouvoir faire autrement – est celle de la joute électorale suivante avec la sanction éventuelle de la défaite. Face à ce retournement du pouvoir citoyen qu’elle proposait, la victoire d’un candidat affirmant clairement sa volonté d’être « le » décideur de tous les instants soulevait évidemment la question de l’adhésion populaire à cette nouvelle conception du pouvoir citoyen. On assiste ainsi à la victoire d’une aristocratie élective, bien décidée à défendre ses positions face à une aspiration aussi forte que floue à une prise de pouvoir – ou à une meilleure position au sein du pouvoir – du citoyen.

    Cet espoir, à défaut d’être totalement une volonté, s’est exprimé par des constructions multiples. Les conseils ouvriers en furent une des formes éphémères, les débats sur l’autogestion (ah ! les délices de l’articulation du mouvement d’en haut avec le mouvement d’en bas) lui donnèrent un temps un vaste écho à la fois populaire et intellectuel. Des traductions s’incarnèrent sur différents terrains : les incarnations communautaires post-68, les Groupes d’action municipale qui réussirent à conquérir Grenoble, les ateliers populaires d’urbanisme. Autant de réalisations ou de réflexions qui, pour éphémères qu’elles fussent, irriguèrent durablement notre substrat intellectuel et nos aspirations politiques.

    Sous cette renaissance d’une aspiration à une démocratie renouvelée, des transformations tectoniques de nos sociétés sont à l’œuvre. A commencer par l’élévation générale du niveau de formation. Dans un pays qui comptait 85 % d’analphabètes, s’en remettre à des élites lettrées et expertes paraissait tout naturel. Quand 70 % de la population en arrive au niveau du bac et au-dessus, accède en temps réel aux dernières élucubrations trumpiennes et aux derniers exploits spatiaux chinois, voit s’ouvrir à elle la mémoire vivante du monde grâce à des centaines de chaînes de télévision et à l’encyclopédie totale Google, quand en même temps se fait la prise de conscience des impuissances croissantes de nos gouvernants, Gullivers enchaînés par la multitude des traités et organisations internationales autant que par la puissance envahissante des multinationales, comment ces 70 % ne se penseraient-ils pas experts autant que leurs gouvernants pour décider DU bien public ou du moins de LEUR bien public ? Paradoxalement la complexité croissante conduit à démonétiser le savoir des experts, dépassés qu’ils sont par l’extension des champs qu’ils ne parviennent plus à maîtriser, laissant ainsi une place croissante à l’expression des « savoirs profanes » qui les concurrencent et les complètent.

    Puisque ces aspirations les dépassent, les gouvernants feignent d’en être les organisateurs. Une floraison de textes législatifs éclot : conseils de quartiers obligatoires (mais sans compétences), conseils de développement, consultation obligatoire pour les plans locaux d’urbanisme, Commission Nationale du Débat Public (CNDP) et même depuis 2003 et 2008, des possibilités de référendum décisionnel d’initiative citoyenne, mais si soigneusement encadrée que leur mise en œuvre est rarissime au niveau local, nulle au niveau national.

    La France ne brille pas par une originalité solitaire : ce mouvement se retrouve partout à l’échelle du monde démocratique. Des États-Unis à l’Amérique latine, en Grande-Bretagne, dans certains pays africains, à l’échelle internationale avec des instruments comme la convention d’Aarhus de la Commission économique pour l’Europe de l’ONU ou le Traité de Lisbonne de 2005. De l’option « communication » à l’option « décision », de multiples variantes coexistent d’un territoire national à l’autre et à l’intérieur d’un même territoire. Chaque fois la même interrogation surgit : la question posée recevra-t-elle une réponse pertinente par rapport à la question ou par rapport au questionneur ? Le parti politique et la reconnaissance de son rôle, y compris par les constitutions, a été historiquement la première expression de cette médiation en amont de la représentation : le représentant ne se détermine plus dans la solitude de sa compétence et de sa réflexion, mais dans le processus de traitement et d’agrégation de la demande sociale que met en place le parti à travers ses instances délibératives en amont de la décision législative. Mais aujourd’hui, l’exclusivité des partis est partout remise en cause avec la mise en avant du rôle de la société civile et du monde associatif, autres chemins pour la synthétisation en une demande traitable par les gouvernants de l’infinie diversité des demandes individuelles.

    C’est bien ce à quoi se heurtent aujourd’hui les Gilets jaunes. Pris entre refus résolu d’une structuration et émergence de leaders informels qui s’imposent dans les divers canaux de communication, médias structurés ou réseaux, par lesquels ils réussissent à agréger des individus dont une motivation essentielle pour leur entrée dans le mouvement réside dans le refus de toute autorité et de toute structuration. Ils en sont réduits à devoir mettre en place des embryons de service d’ordre tout en rejetant ce qui apparaît comme une autorité naissante à volonté électorale, immédiatement vilipendée, voire menacée de multiples violences.

    Il y a demande de participation : un marché de la participation se crée donc (qui s’en étonnera ? même la spontanéité peut devenir marchande) et se développe avec une professionnalisation avérée ou simplement affirmée et une formalisation des connaissances. Une bonne illustration de cette professionnalisation apparaît avec les masters de « géopolitique locale » dont une des plus belles illustrations est celui créé par Béatrice Gibelin à Paris 8. En même temps un nouvel ensemble normatif se met en place : oui à la participation, mais par des canaux précisément organisés tant la diversité spontanée se révèle contraire à la prise de décision.

    Une des innovations des Gilets jaunes réside dans leur ignorance résolue du rôle que pourraient jouer les maires dans leur mouvement. Alors que les lois de décentralisation, votées pour faciliter une décision informée des besoins locaux, ont renforcé le maire comme interlocuteur et intercesseur des citoyens vers les niveaux supérieurs de l’organisation territoriale, comme référent naturel de l’expression des besoins, les GJ les ignorent superbement. Ils s’approprient les ronds-points, expression parfaite de la vanité aménageuse des maires, paralysent les centres-villes, s’attaquent au mobilier urbain et ne font jamais appel à leurs édiles pour assurer la transmission de leurs revendications aux échelons politiques nationaux. Il est frappant de voir que de très nombreux maires organisent la collecte des besoins, des opinions, des propositions dans le cadre du débat national lancé par le président de la République et que les Gilets jaunes ne participent pas ou à peine à leurs réunions. Ils heurtent ainsi de plein fouet le discours récurrent des autorités locales dans leur dialogue avec les autorités nationales où ils prétendent être le traducteur tout désigné des besoins des « territoires » parce qu’ils seraient présents quotidiennement sur le « terrain », tout entiers à l’écoute des aspirations de leurs mandants. Les maires seraient ainsi le plus récent des corps intermédiaires à voir sa légitimité représentative non pas contestée mais tout simplement ignorée par ce mouvement si intense dans sa durée et si minoritaire dans ses effectifs.

    Ce qui ressort comme revendication proprement politique la plus audible (mais est-elle pour autant la plus partagée ?), c’est une demande non de démocratie participative, mais de démocratie directe : le RIC, acronyme fédérateur, cauchemar évident des élus de la démocratie représentative. Prêts aux progrès de la démocratie participative, ils s’arrêtent à la frontière de la démocratie délibérative. Ils n’ont aucune confiance dans la capacité du peuple et de chacun à s’engager pleinement dans la délibération sur le bien public. La vision rousseauiste du « citoyen actif », reprise par tant de penseurs de Stuart Mill à Hannah Arendt, les laisse radicalement sceptiques. On peut y voir un comportement normal de préservation de leurs prérogatives, on peut aussi y voir la crainte inscrite dans le souvenir profond de la démocratie athénienne et de sa sanction ultime : l’ostracisme. La force actuelle du dégagisme donne vraisemblance à cette crainte !

    Ce que Loïc Blondiaux montre bien dans la deuxième partie de son ouvrage, c’est la tension constante qui existe entre les théoriciens de la participation et les embryons de réalisation qu’ils réussissent à inspirer. De John Rawls à Jürgen Habermas en passant par Benjamin Barber, la question est bien celle de l’organisation rationnelle de la formation des opinions des citoyens, de la collecte de ces opinions et de leur transformation en décisions acceptées. Cela peut aussi bien se situer dans une confrontation entre le candidat à une fonction de gouvernement (local ou national) et un panel de citoyens dans une émission de télévision interactive que dans une vaste réunion se développant dans le temps avec les représentants des groupes d’intérêt professionnels et associatifs du type Grenelle de l’environnement. Peut-on construire une communauté nationale qui soit une « communauté démocratique » qui se constituerait par le débat permanent entre citoyens actifs ayant à cœur de formuler un « nous » acceptable par tous ? Peut-on construire une communauté rationnelle d’individus libres et égaux, capables de conduire dans la paix civile un débat respectueux de la diversité des opinions et des intérêts, mais sous-tendu par la volonté et la capacité de produire un optimum décisionnel qui entraînerait une appropriation unanime ? On peut en conclure que l’idéalisme a encore de beaux jours devant lui, mais on peut aussi ne pas oublier les constats d’une passionnante étude conduite aux États-Unis, ces champions de la psychologie quantifiée. Pour résumer, plus l’enjeu est de proximité, plus la volonté de participation à la délibération est forte. À mesure que l’enjeu se situe à des niveaux plus larges de l’organisation sociale, ce désir de participation décroît et peut même se transformer en hostilité, le rôle des représentants étant alors de mieux en mieux reconnu.

    Tout ceci met au cœur de ces réflexions et de ces modalités organisationnelles la rationalité. C’est là que l’ouvrage collectif dirigé par Loïc Blondiaux et Christophe Traïni, La Démocratie de l’émotion, prend un relief particulier en interrogeant ces processus participatifs sous l’angle des émotions qui les portent et qu’ils suscitent. Dans leur introduction à ce recueil ils écrivent : « En définitive, les émotions apparaissent aujourd’hui comme une composante essentielle d’une activité de coordination des actions sociales, au cours de laquelle les affects et la rationalité s’influencent mutuellement en fonction des normes qui prévalent dans des espaces en constante évolution. » Ce constat n’encourage pas à l’optimisme quant à une issue heureuse des évènements actuels. Pour illustrer sommairement cette difficulté : quelle agrégation peut-on opérer entre le mépris et l’arrogance imputée à un président de la République, en fonction depuis dix-huit mois, et l’imputation d’un abandon des territoires par les services publics, mouvement multi-décennal de rationalisation des implantations administratives ? C’est l’émotion qui les relie et rend si acrobatique la recherche d’une pacification par des mesures massives à l’échelle de la nation et minuscules à l’échelle de leurs bénéficiaires. Pour citer une dernière fois les auteurs : « On se trouve bien ici en présence d’un phénomène qui suppose que les réactions affectives socialement disqualifiées – les excitations agonistiques, la convoitise, les rivalités visant à affirmer des formes de supériorité – soient recouvertes par les formes codifiées de la politique démocratique. »

    Comment dans un mouvement où la prise de parole est si souvent le fait des extrêmes exaltés construire une résultante rationnelle et apaisante.

    Pour aller plus loin

    – Loïc Blondiaux, Le Nouvel esprit de la démocratie, actualité de la démocratie participative. Ed. Seuil, La république des idées, 2008, 112 p.

    – Loïc Blondiaux et Christophe Traïni, Démocratie des émotions, Dispositifs participatifs et gouvernabilité des affects, Ed. Presses de Sciences po, Nouveaux débats, 2018, 45

  • Il faut faire le pari des territoires – Pierre Veltz

    Il faut faire le pari des territoires !

    Pierre Veltz

    Auteur de l’ouvrage « La France des territoires, défis et promesses », publié le 7 février 2019 aux éditions de l’Aube, Pierre Veltz, économiste et ancien directeur de l’École nationale des ponts et chaussées, apporte un regard neuf sur les dynamiques territoriales, résolument optimiste, et appelle à démultiplier les synergies entre métropoles, villes moyennes et zones rurales. Un échange organisé à l’occasion de la cérémonie de remise des Victoires des acteurs publics, le 7 février à l’Assemblée nationale.

    Voir son intervention : https://www.acteurspublics.com/webtv/2019/02/08/pierre-veltz-il-faut-faire-le-pari-des-territoires

    La France des territoires, défis et promesses

    Comment réussir le passage vers une nouvelle société dite hyperindustrielle et comment répondre aux impératifs de la transition écologique ? Notre vieux pays est en pleine réinvention, dans la diversité foisonnante de ses territoires. La mutation productive, les ressources du numérique, les impératifs écologiques entraînent une profusion d’initiatives sans précédent, qui contraste avec la morosité du discours national.  Appuyé sur une analyse approfondie des nouveaux contextes (sociaux, économiques, technologiques, culturels), cet essai prend résolument le contre-pied des poncifs qui saturent l’espace ­politico-médiatique et nous empêchent de voir la nouveauté ? le vieil ­antagonisme jacobin vs girondin, le soi-disant divorce entre l’urbain et le rural, ou entre les métropoles et les périphéries. Il analyse le grand retour du local comme force motrice, mais insiste aussi sur les complémentarités et les alliances entre les territoires, encore largement inexplorées.
    Contre le fatalisme géographique, il prend le parti d’une vision plus fluide et plus ouverte de notre espace national, où tous les territoires, sans exception, ont leurs chances.

    A l’heure de la crise qui secoue notre pays, voici un livre provocateur. Sans nier les profondes divergences au sein de la société française ni leurs racines ou implications terri­toriales, Pierre Veltz fait le pari de l’optimisme, celui d’une France qui proteste mais aussi invente, au cœur des territoires, des chemins nouveaux pour faire face aux grands défis qui nous sollicitent, et d’abord celui de la conversion écologique. Il décrit le « tournant local » qui touche aussi bien notre économie que notre vie sociale, redéfinissant en creux l’agenda étatique, national et européen. Il ne plaide pas pour un retour régressif au territoire identitaire et fermé sur lui-même, mais au contraire pour une vision fluide et ouverte des interdépendances entre métropoles, villes moyennes et zones rurales.

  • Printemps de la prospective #6

     

    Une prospective de l’éducation est indissociable des défis auxquels nos enfants et nous-mêmes allons devoir faire face dans les années à venir : population anticipée de 11,2 milliards à l’horizon 2100, épuisement des ressources naturelles et de la biodiversité, ….

    Il en résulte logiquement que le contenu des enseignements conçus pour perpétuer, voire amplifier le système technique et le modèle économique actuels, sera radicalement remis en cause dans les décennies à venir, avec pour effet la construction de pratiques parallèles cherchant à procurer aux jeunes les savoir-faire permettant de survivre sur une planète aux ressources diminuées.

    Dans le même temps, peut-on s’interroger sur l’éducation sans se pencher sur la connaissance ?

    Ainsi, ce qui a pu être un temps désigné sous le terme générique de la « société de la connaissance », est en train de tout bouleverser, et au final de changer la donne éducative : émergence et généralisation de nouveaux modes d’élaboration et de diffusion de la connaissance, nouveaux usages de la connaissance, évolution de la représentation sociale de la connaissance…

     

    Un printemps de la prospective pour…

    • Mieux comprendre les évolutions en cours dans le monde de la connaissance, en cerner aussi précisément que possible leurs impacts, et comment elles tendent à modifier notre relation au savoir, à l’apprendre, et plus largement la « donne éducative »,
    • Mieux comprendre comment les évolutions sociétales en cours sur l’ensemble du 21ème siècle sont appelées à faire évoluer les savoirs et surtout les savoir-faire dans les prochaines décennies,
    • Interroger différents phénomènes en gestation ou en émergence qui préfigurent de nouvelles manières d’apprendre, mais aussi une autre société qui émerge,
    • Identifier les principaux défis éducatifs qui se présentent à nous dans les années à venir.

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