Le décalage Travail/Revenu

Tout comme la machine à vapeur a changé le monde du XVIIIème siècle ou l’électricité celui du XIXème siècle, l’évolution technologique va entraîner des évolutions majeures dans le monde du XXIème siècle. L’élément nouveau, c’est qu’il ne s’agit plus d’une seule technologie de rupture, mais d’un faisceau d’innovations dans des domaines aussi porteurs que les Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’Information et sciences Cognitives (NBIC) ainsi que la Génomique et la Robotique (GRIN). Chaque spécialité emprunte aux autres.

Toute rupture technologique modifie en profondeur la nature du travail. Or celle qui s’annonce, avec une ampleur que l’on peine aujourd’hui à mesurer, va provoquer un bouleversement tel qu’il est susceptible de remettre en cause la notion même de travail. Quant à la notion d’emploi, elle se transforme également. On peut être tour à tour – voire simultanément – entrepreneur, salarié, expert, indépendant, étudiant.

Si l’équation « progrès technique = plus d’emplois se révèle erronée au moment où les économistes mettent à douter du retour de la croissance et à questionner la capacité de l’innovation technologique à créer emploi et prospérité, quelle est la capacité de la société à se réformer en protégeant son modèle social ?

Christine AFRIAT, vice-présidente de la Société Française de Prospective

Le progrès technique

L’entrée dans l’ère du numérique

La journée exploratoire du 23 avril 2015 de la Société française de Prospective est consacrée aux conséquences de la transformation de la notion même de « travail » sur le lien revenu-travail. Avant d’entrer dans cette réflexion, il n’est pas inutile de dessiner le paysage, d’identifier les éléments de contexte qui caractérisent la révolution du numérique, et dont l’impact va être structurant sur l’évolution de notre société Dans cette introduction, l’accent est mis sur quatre des principaux piliers de la transformation numérique.

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La dématérialisation : le passage au numérique, amorcé avec la numérisation des médias, de l’information, s’étend à tout ce qui peut être potentiellement dématérialisé, toute fonction potentiellement remplaçable par un logiciel qui va s’exécuter sur un ordinateur ou un smartphone. Etape ultime, la numérisation des connaissances, via l’intelligence artificielle, et des algorithmes qui peuvent rivaliser avec un expert humain dans des opérations de diagnostic par exemple.

La connectivité : tout communique avec tout dans des proportions inédites, les personnes entre elles, individuellement ou dans des communautés sociales, les objets avec les individus, les objets avec d’autres objets, des objets qui « augmentent » les capacités du corps humain avec d’autres objets ou avec des humains … Notre monde est un réseau.

La désintermédiation des acteurs traditionnels : lorsque toute information, tout contenu, toute connaissance est numérisée et accessible en réseau, les organisations économiques en « silos » (depuis le producteur d’un bien ou service, le distributeur, le consommateur) sont systématiquement déstabilisées par des nouveaux entrants qui viennent s’intercaler dans cette chaîne, avec une proposition de valeur basée sur une vision transverse : comparaison ou agrégation des offres, choix des meilleurs prix, proposition d’offres complémentaires, places de marché. L’économie numérique est une économie de plateforme, dominée par quelques géants mondiaux (les GAFA)[1], dans laquelle le logiciel est au cœur d’un nouveau partage de la valeur, et pousse ses ramifications dans des directions multiples (transformation des objets possédés en support de services partagés, travail gratuit des individus, transformation du temps en monnaie d’échange…)

Les données massives : elles irriguent l’économie numérique. Si toutes les entreprises entrent ou vont entrer dans l’ère du big data, ce sont dans des secteurs très emblématiques comme la médecine par exemple, que les avancées sont les plus spectaculaires : l’ère du big data y signifie l’ère d’une médecine personnalisée, utilisant le décodage rapide du génome humain, et de plus en plus prédictive.

A l’ère de l’économie numérique, les ruptures proviennent tout autant de la capacité à trouver un nouveau modèle économique que de l’innovation technologique. Cette dynamique d’une économie de la donnée semble ne pas avoir d’autres limites que celles que les individus ou citoyens voudront marquer, dans leur inquiétude face au risque d’une surveillance généralisée.

Françoise COLAITIS

[1] GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon les quatre grandes firmes américaines (nées dans les dernières années du XXe siècle ou au XXIe siècle sauf Apple créé en 1976) qui dominent le marché du numérique, parfois également nommées les Big Four.

Le concept de travail

Le terme de « travail » est polysémique et, comme de nombreuses notions, il a pris des significations extrêmement différentes selon les époques. Selon les travaux philosophiques et ethno-anthropologiques (textes de Platon, Aristote, Hannah Arendt, André Gorz, Jean-Pierre Vernant), le monde grec avait une vision négative du travail, activité nécessaire à la survie physique de l’homme mais dénuée de toute dignité sociale, réservée aux femmes et aux esclaves. Le travail, c’est l’ensemble des efforts nécessaires pour simplement reproduire la force physique, pour pourvoir aux besoins de la vie. Le travail n’est pas envisagé dans la perspective du producteur, comme l’expression d’un même effort humain créateur de la vie sociale.

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La valorisation du travail va de pair avec la croyance qu’il est une activité essentielle de l’homme et une source essentielle de lien social. Elle apparaît beaucoup plus tard et seulement dans certains pays. Aux XVIIe et XVIIIe siècles se développent un certain nombre d’idées majeures autour des découvertes scientifiques et philosophiques et dans le nouveau champ de réalité qui apparaît avec l’économie. Les rapports de production de type marchand vont peu à peu se séparer des autres rapports sociaux. Le travail est conçu comme ce grâce à quoi l’homme se découvre, s’approfondit, se réalise (en s’opposant à un donné extérieur, à la nature). Le travail est la médiation qui permet à l’homme de transformer la nature et de se transformer lui-même. Le travail est la source de toute culture et de toute richesse. Cette acception contribue à instaurer, dans les représentations du XIXe siècle, le travail en valeur cardinale de l’activité humaine. Le travail devient une marchandise que chacun doit en théorie pouvoir vendre comme il l’entend à travers des contrats librement consentis.

Lorsque nous parlons de travail aujourd’hui, c’est donc de cette activité rémunérée et exercée en vue d’une rémunération que nous évoquons. Si l’on veut se référer à la notion de « réalisation de soi », il vaut peut-être mieux utiliser le terme d’œuvre, car l’histoire montre que dans le discours qui date du XVIIIe et du XIXe siècle, on n’a jamais songé à associer travail et épanouissement. Si en revanche, on veut parler de façon générale des diverses activités, rémunérées ou non, auxquelles l’homme peut se consacrer, alors il vaut sans doute mieux employer le terme d’activités. Quant au terme «emploi», il appartient à un registre encore différent. C’est la matérialisation en quelque sorte, la localisation par un statut, un contrat, une classification de l’exercice d’un travail.

Le travail facteur de production (18ème siècle), le travail-essence de l’homme (début 19ème), le travail pivot de la distribution des revenus, des droits et des protections caractéristiques de la société salariale (fin 19ème), autant de dimensions contradictoires qui coexistent et fondent la diversité des interprétations du travail et des conflits sur la définition du travail.

Le travail demeure un élément de structuration tant au niveau individuel que collectif, mais ses contours se brouillent et ses conditions d’exercice se dégradent dans de nombreux secteurs. S’il on n’assiste pas à la « fin du travail » comme l’affirme Jeremy Rifkin, la redéfinition de sa place dans la société et de son rôle au sein de la collectivité s’imposent. Que signifie-t-il aujourd’hui et comment il s’insère dans la société que nous souhaitons bâtir.

Christine AFRIAT

Le concept de revenu

Le revenu d’une personne est le montant financier qu’elle tire de ses activités. On distingue traditionnellement trois grands types de revenus.

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Les revenus du travail sont composés des salaires ou honoraires perçus et des bénéfices réalisés sur des activités commerciales ou non.

Les revenus du capital résultent du placement de valeurs mobilières (intérêts, dividendes) ou du rendement de biens immobiliers (loyers, ventes).

Enfin, on distingue dans les revenus de transfert les prestations sociales issues des transferts publics (allocations, indemnités, pensions…) et les transferts privés, qu’ils soient d’ordre familiaux ou assimilés (intergénérationnels, alimentaires) ou d’ordre assurantiel (pensions d’invalidité…).

schéma diagramme camembert revenu total disponible france 2010

Bien que le revenu soit traditionnellement assimilé à la contrepartie de l’emploi, le graphique ci-dessus montre que déjà en 2010, les prestations sociales et transferts sociaux en nature (éducation, santé) dépassent le montant des revenus de l’emploi.

Si le second « âge des machines »[1] annonce la mise à pied plus rapide d’un nombre plus important de travailleurs que la 1ère révolution industrielle, comment le revenu peut-il être réorganisé pour maintenir un niveau de vie décent des populations privées d’emploi ? Un revenu « public », universel, doit-il se substituer au revenu « privé » ? La part des transferts sociaux en nature doit-elle s’accroître, comme aux lendemains de la dernière guerre mondiale ? Seuls les revenus du patrimoine vont-ils se maintenir, comme aux siècles précédents ? Ou bien un nouveau modèle économique peut-il voir le jour : économie à la demande, coût marginal zéro ou économie du partage ?

Fabienne GOUX-BAUDIMENT, président de la Société Française de Prospective

[1] Brynjolfsson, Erik, and Andrew Mcafee. The Second Machine Age – Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies. New York: W. W. Norton & Company, 2014.

Compte-Rendu de la JEX Revenu/Travail

Sur la proposition de Christine AFRIAT, vice-présidente de la Société française de prospective, une quarantaine de participants ont pu confronter leur vision de l’avenir sur l’évolution de la notion de travail et de sa rétribution dans un contexte de bouleversement des modèles économiques.

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Le bouleversement des modèles économiques.

Françoise COLAÏTIS, déléguée générale adjointe du pôle Cap Digital et François LORPHELIN, président de l’Institut de l’Iconomie, insistent sur la transformation numérique des modèles économiques qui touche toutes les industries et la sphère publique. Celle-ci engage de nouveaux rapports au corps, aux collectifs et aux organisations et transforme les paysages concurrentiels. La massification des données et l’explosion de la puissance de calcul sont les moteurs de la troisième révolution industrielle. La contribution des individus à la création de valeur et la redistribution des nouvelles richesses sont au cœur de cette problématique.

Quelle place pour l’homme ?

Amandine BRUGIERE, directrice de projet à la FING, prolonge la réflexion sur la place de l’homme dans une société numérique et son rapport au travail. Le sens, la nature et la valeur du travail sont ainsi redéfinis entre contribution individuelle et intégration dans un collectif. L’individu serait porteur de sa propre évolution professionnelle au sein de structures dont les formes pourraient annoncer la fin de l’entreprise telle que nous la concevons aujourd’hui. Cette transition pose l’enjeu de la mesure et de la valorisation du travail. L’émergence d’une nouvelle reconnaissance économique et sociale de la notion d’activité impacte notre perception du travail.

Vers la fin du travail ?

Enfin, Frédéric FONSALAS pose l’hypothèse de la disparition du travail. Sur le temps long, le lien entre les gains de productivité et les progrès de la technologie questionne la contribution de l’homme à la croissance de l’économie. Dès lors que les besoins matériels pourraient être en partie satisfaits par les progrès technologiques, la réalisation de soi passerait davantage par l’échange et par le don que par le travail en tant que tel. La redéfinition du travail et de sa rétribution engage une nouvelle vision de l’éducation, d’une émancipation de la rémunération du travail par l’argent, du principe d’un revenu universel.

Alexis DU FONTENIOUX

Ressources internes SFdP (.pdf)

– Programmes et intervenants de la JEX Revenu/Travail du 23 avril 2015 [pdf]