LA PROSPECTIVE : DE QUOI S’AGIT-IL ?

Jacques Theys – Vice-Président de la SFdP

             

La forme la plus récente d’anticipation de l’avenir

            De tout temps l’homme s’est intéressé à l’avenir. Cela a pris historiquement des formes multiples – essentiellement qualitatives : divination, prophéties, utopies, récits de science-fiction, philosophies de l’histoire, théories de l’évolution, anticipations concrètes …Puis avec le développement du calcul et de la modélisation est apparue la prévision fondée sur l’extrapolation de tendances, le constat de régularités historiques ou l’inférence statistique.

Née autour de la seconde guerre mondiale, la prospective partage avec cette prévision le souci de rationaliser les approches de l’avenir pour contribuer efficacement à la prise de décision. Mais elle s’en distingue dans la mesure où elle considère que l’avenir n’est pas seulement à prédire mais aussi à construire – qu’il n’y a pas un seul avenir dont on puisse anticiper les contours avec suffisamment de certitude mais plusieurs futurs possibles, souhaitables ou pas, à préparer…Cela lui permet de s’intéresser à des horizons de temps beaucoup plus longs que la prévision classique.

Si la prospective n’est ainsi que la façon la plus récente d’aborder les incertitudes de l’avenir, elle est aussi aujourd’hui la plus englobante -comprenant et dépassant à la fois la plupart des approches du futur précédemment expérimentées dans l’histoire [1]. Cette capacité est en large partie liée à la grande diversité de ses méthodes – qui justifie pour certains que l’on puisse parler de « prospectives » au pluriel et non au singulier.

Une attitude face au futur plus qu’un ensemble d’approches méthodologiques

         Dérivé de l’adjectif « prospectif » (« qui est orienté vers l’avenir ou l’anticipe ») la prospective peut se définir au premier abord comme « un ensemble d’approches raisonnées du futur visant à éclairer les choix du présent ». Mais il ne s’agit pas seulement d’un ensemble de méthodes et encore moins d’une discipline. Gaston Berger – qui inventa ce néologisme à la fin des années 5O – y voyait d’abord une attitude d’esprit face à l’avenir qu’il définissait par les cinq termes suivants :

– « Voir loin »,

– « Voir large »,

– « Analyser en profondeur »,

– « Prendre des risques »,

– « Penser à l’homme ».

Ces cinq impératifs définissent encore très largement aujourd’hui ce qui caractérise l’approche prospective, au moins en France – les autres termes qui se sont imposés dans les pays anglo saxons comme « Future studies », « Futurology » ou « Foresight », n’ayant pas exactement le même sens normatif. S’y sont ajoutés dans les années plus récentes d’autres finalités plus liées aux manières de faire : « voir autrement », « voir ensemble », « voir avec rigueur » …. Ils ne font que renforcer la perspective initiale qui est celle d’une approche raisonnée, ouverte, holistique et humaniste du futur.

Quelques définitions de la prospective

« Une anticipation pour éclairer l’action présente à la lumière des futurs possibles et souhaitables « (Michel Godet, Philippe Durance)

« Une démarche qui vise d’une manière rationnelle, créative et holistique à se préparer aujourd’hui à demain « (Helene von Reibnitz)

« L’ensemble des recherches concernant l’évolution future des sociétés modernes et permettant de dégager des éléments de prévision » (dictionnaire Robert)

« L’élaboration, fondée sur des méthodes réfléchies, de conjectures sur les états futurs de systèmes dont l’avenir est perçu comme un enjeu – puis leur discussion structurée (Laurent Mermet)

« Un corps de questions concernant le devenir – questions rigoureuses au sens où la démarche qui conduit à leur formulation se trouve contrôlée par une méthodologie scientifique et appuyée sur des observations précises » (Alexandre Nicolon)

« Toute assertion raisonnablement scientifique sur les choix – et par conséquent les problèmes » – qui attendent l’avenir » (Yves Barel)

« Une indiscipline intellectuelle » (Michel Godet)

« Une intelligence partagée des temporalités » (Jacques Theys)

« La construction d’un récit crédible sur l’avenir » (Thierry Gaudin)

« Prospective, du verbe latin « Prospicere » : regarder devant soi, regarder au loin ou de loin, regarder de tous cotés au loin et au large, voir loin, avoir une vue étendue » (André -Clément Découflé)

« Une dynamique de reprise en main par les personnes de leur propre destin par une participation à la réflexion et l’action du monde dans lequel ils veulent vivre et exercer leurs talents » (Jean-Jacques Ballan)

La prospective nous parle du futur, de notre futur. Elle nous dit que le futur nous interpelle autant que le présent. L’arbre que nous ne plantons pas aujourd’hui ne produira pas de fruits demain (Guy Loinger)

Une vision de l’avenir qui laisse une place importante à la liberté humaine et au débat

Ni prophétie, ni simple prévision, la prospective n’a pas pour objet de dévoiler l’avenir – comme s’il s’agissait d’une histoire déjà écrite – mais de nous aider à le construire. Elle nous invite à considérer le futur comme à faire, à bâtir, plutôt que comme quelque chose qui serait déjà décidé ou dont il conviendrait seulement de percer le mystère – avant de s’y adapter. Pour la prospective, l’avenir est ainsi moins à découvrir qu’à inventer. C’est donc d’abord une forme d’expression de la liberté humaine.

Cela ne veut pas dire qu’elle n’ait pas à tenir compte des tendances, des inerties ou des invariants déjà inscrits dans le passé ou considérées comme probables pour le futur. Toute une partie de son travail y est d’ailleurs consacré. Mais son originalité par rapport à la prévision est de refuser tous les déterminismes, de s’intéresser à tous les futurs possibles et pas seulement au plus probable, d’en imaginer de nouveaux et surtout de contribuer à ouvrir des marges de manœuvre pour l’avenir. C’est dire aussi qu’elle est liée à l’action, à une volonté de changement et de transformation.

Ce pari sur la liberté de choix pose naturellement la question de la participation aux travaux de prospective : qui a – ou pas – le droit de s’exprimer sur les choix qu’elle peut ouvrir ou fermer en matière d’avenir ? Pour Bertrand de Jouvenel, l’autre fondateur de la prospective française, elle est indissociable de la mise en place de « Forums prospectifs », d’une mise en débat public des hypothèses proposées sur le futur…

Une approche raisonnée du futur, mais pas une science

         Ce refus du déterminisme est lié au statut scientifique de la prospective. Par définition il ne peut y avoir de connaissance certaine du futur, ce qui veut dire que la prospective ne peut être une science. C’est une opposition que l’on fait parfois avec la « Futurologie », plus présente dans les pays anglo saxons, qui, elle, revendique une certaine forme de scientificité – au prix d’une réduction des marges de manœuvre pour l’avenir.

Ce statut non scientifique impose une vigilance méthodologique très forte, permettant de garantir que les approches du futur proposées soient aussi solidement construites que possible …C’est Bertrand de Jouvenel qui a le mieux exprimé ce que peut être cette « approche raisonnée » de l’avenir caractéristique de la prospective, en comparant celle-ci à un « ouvrage d’art ». « La construction intellectuelle d’un futur vraisemblable », écrivait-il ainsi en 1964, « est, dans la pleine force du terme, un ouvrage d’art » … « C’est, comme l’ingénierie ou la médecine, un art de composition. On part de toutes les relations causales jugées pertinentes, mais leur assemblage, leur mise en connexion repose sur un modèle hypothétique qui ne peut être validé scientifiquement. Ce qui importe, c’est que cette conjecture soit raisonnée, c’est que l’assertion sur l’avenir soit bien accompagnée du dispositif intellectuel dont elle procède, c’est que ce « bâti » soit énoncé, transparent, livré à la critique ». La difficulté c’est de faire en sorte que cette transparence soit en effet assurée – que la prospective ne se réduise pas à un ensemble de « boites noires » inaccessibles pour ceux qui l’utilisent ou en subissent les conséquences …

« Une prospective » ou « des prospectives » ?

Toutes les questions précédentes sur les définitions de la prospective, son statut scientifique, ses rapports à l’incertitude, au déterminisme ou à la liberté, son caractère normatif ou prédictif, ses relations avec l’expertise ou avec la démocratie, ou encore son utilisation dans le débat public, l’action ou la stratégie… sont l’objet de controverses ou de débats permanents. La diversité des réponses qui y sont données, qu’elles soient ou non méthodologiques, conduisent à s’interroger sur l’unicité de « la prospective ». Autrement dit, faut-il en parler au singulier ou a pluriel ?

Si tous les exercices de prospective sont confrontés à l’ensemble de ces questions, il peut être utile de distinguer des formes de prospective qui ont, en réalité, des objectifs, ou des modes de faire extrêmement différents. Jacques Theys propose ainsi de faire la distinction entre quatre approches de la prospective qui s’opposent sur la manière de répondre à deux questions fondamentales :

  • S’agit-il, à travers la prospective, de réduire au maximum les incertitudes sur l’avenir ou, au contraire, d’envisager de manière la plus ouverte une grande diversité d’incertitudes possibles ?
  • La fonction majeure de cette prospective doit-elle être de savoir ce qui va se passer demain à partir des évolutions prévisibles aujourd’hui (« prospective exploratoire »), ou de proposer et mettre en débat des visions d’un futur souhaitable (ou inacceptable) et les moyens d’y parvenir (« prospective normative »).

Le croisement de ces deux dimensions conduit à quatre formes de démarches prospective significativement différentes :

  • Une prospective « prévisionnelle », proche de la modélisation ou de la prévision, visant à objectiver le mieux possible les évolutions les plus probables de problèmes déjà bien identifiés ;
  • Une prospective des signaux faibles, des ruptures, problèmes, risques ou innovations émergents, explorant des évolutions plus incertaines ;
  • Une prospective des visions, axée sur la coconstruction ou la confrontation de visions contrastées du futur – avec comme souci de faire participer le plus possible des personnes concernées à cette élaboration ;
  • Et enfin une prospective stratégique ou des transitions, s’attachant essentiellement à comparer différents chemins permettant d’atteindre un futur à la fois possible et souhaitable – dans un contexte d’incertitude…

En principe une bonne étude de prospective devrait articuler tous ces objectifs. L’expérience montre cependant que c’est rarement le cas et que ce ne sont pas nécessairement les mêmes compétences qui peuvent répondre à la fois à ces différentes questions …Cela veut dire aussi -inversement – que la prospective peut prendre des formes très différentes en fonction des usages que l’on souhaite lui donner et des contextes où elle est menée – outil de prévision, d’alerte, d’innovation, de dialogue social, de communication ou de stratégie….Des récits du futur tels que 2100 ou la Grande Transition , aux modèles globaux – comme celui du Club de Rome – en passant par les scénarios stratégiques ou les exercices participatifs la prospective a d’abord pour nom  «  diversité » …..

 

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[1] Approches que Bernard Cazes a magnifiquement synthétisée dans son « Histoire des Futurs « publiée en 1986.