La Grande Transition : subie ou choisie ?

Le monde est en perpétuel transformation et ceci n’est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des changements et leur accélération.

Plus le monde se complexifie et plus il nous échappe. En même temps, les repères se dissolvent dans les mécanismes mêmes qu’ils sont censés éclairer. Tout se passe comme si notre monde était agité de mouvements tectoniques imprévisibles et incessants, dont les plaques, séparées et interdépendantes, s’entrechoquent au gré des courants et se chevauchent en désordre.

Face à ces évolutions, la Société Française de Prospective fait l’hypothèse que nous sommes aujourd’hui engagés dans une « Grande Transition » qui devrait à terme conduire à des modes d’organisations économiques ou socio-politiques et à une humanité très différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.

Annoncée dès la fin des années 30 par le sociologue  américain Pitirim Sorokin comme une longue crise de passage entre des sociétés matérialistes et un monde dominé par des valeurs immatérielles[1], reprise ensuite par d’autres auteurs sur des bases très différentes, cette notion de « Grande Transition » n’est pas nouvelle, mais n’a pas reçu jusqu’à présent en France tout l’écho qu’elle mériterait d’avoir. Pour les uns, il s’agit d’un basculement déjà inscrit dans l’histoire : avec les nouvelles technologies de l’information  et l’intelligence artificielle, avec la mondialisation du développement et la conscience des limites écologiques, avec aussi les possibilités de modifier en profondeur la nature et le corps humain, nous serions entrés depuis la seconde guerre mondiale dans une mutation équivalente dans son ampleur à celle qui a permis il y a 10 000 ans de passer de l’homo-sapiens nomade et cueilleur-chasseur au sédentaire agriculteur puis créateur des villes.  Nous serions ainsi à la veille d’une rupture radicale non seulement économique et écologique, mais aussi anthropologique[2].

Pour les autres, il s’agit moins d’un futur annoncé que d’un impératif de transformation à long terme. Dans les années 2000, le Global Scenario Group[3]– mis en place aux Etats-Unis à l’initiative du Swedish Environnemental Institute, et peu après la New Economic Foundation au Royaume-Uni[4], l’ont ainsi définie comme le ou les chemins qu’il nous faudrait parcourir pour pouvoir affronter efficacement les grands défis planétaires présents ou à venir – climat, inégalités, changements technologiques, conflits… C’est cette tension entre un futur annoncé, en partie déterminé à l’avance, et un futur choisi que nous souhaitons explorer- la forme ultime de cette phase planétaire de l’histoire dans laquelle nous sommes restant profondément incertaine.

Quelle que soit la manière de la définir – passage incertain entre deux mondes stables ou changement dirigé ou désiré[5] – la Grande Transition se distingue de celles qui nous sont devenues familières depuis une dizaine d’années – transition énergétique, écologique, numérique, urbaine, démocratique…- par quatre caractéristiques majeures :

  • d’abord une dimension temporelle : elle s’exerce à l’échelle séculaire ou même plus – ce qui la différencie des crises – une temporalité longue car il faut que tous les éléments constitutifs du nouveau système puissent émerger, se développer, se stabiliser … ;
  • Ensuite une dimension d’amplitude: car c’est le système en entier qui change ou doit se transformer. C’est un changement de « paradigme » ;
  • une dimension aussi systémique: car ce sont tous les domaines qui peuvent être affectés – de la technologie à la culture en passant par l’économie, le travail, les relations sociales, la société, la politique et même les conceptions de l’homme – par des transformations liées entre elles …;
  • et enfin une dimension d’intensité : car les mutations à envisager sont et seront majeures, notamment dans la phase d’accélération dans laquelle nous sommes désormais engagés.

Dans ce mouvement d’ensemble, les deux ou trois décennies à venir seront en effet décisives. C’est très largement des choix qui seront faits dans les trente prochaines années –  c’est-à-dire aujourd’hui- que dépendront à la fois notre capacité à traverser cette longue transition sans crise trop grave et le « nouveau monde » qui sera laissé aux générations futures.

Le Printemps de la Prospective de la Société Française de Prospective, qui se tiendra les 24 et 25 mars 2017 à Reims, en retenant ce concept de « Grande Transition » se donne trois grands objectifs :

Le premier objectif

sera d’identifier et de mettre en débat ce que ce terme de « Grande Transition » recouvre. Il s’agira de comprendre le sens et la dynamique de ce mouvement historique dans lequel nous sommes engagés, d’en imaginer les conséquences et de prendre conscience que nous vivons un moment de grandes transformations intenses et irréversibles. Il s’agira aussi de confronter les opinions sur le sens qu’il faut donner à ce concept et de le relier aux débats ou aux enjeux qui se sont déjà développés autour de la notion de transition.

Le second objectif

sera de se projeter à un horizon de 20-30 ans et d’imaginer les futurs possibles et les grands enjeux à cet horizon décisif. Il s’agira de mobiliser le regard des prospectivistes et de montrer ce que la prospective peut apporter de spécifique et de substantiellement différent à ce qui a été dit jusqu’à présent pour décrypter ce qui va se jouer dans les années à venir.

Enfin, le troisième objectif

sera d’explorer les conséquences pour l’action de cette perspective de Grande Transition – d’imaginer les chemins plus ou moins tourmentés qui nous prépareront à ce basculement, d’en appréhender les conséquences, et d’identifier quelques formes d’action concrètes ou innovations qui devront être menées ou développées pour s’adapter ou conduire le changement – et ceci  à toutes  les échelles, de l’individu au collectif et au monde. Pour cela, après une première journée consacrée à une réflexion au niveau général, la journée du 25 mars 2017 donnera la parole aux acteurs sur le territoire – élus, entreprises, institutions, société civile… Elle devrait permettre- en misant sur la capacité des acteurs à innover et coopérer-, d’appréhender la « Grande Transition » comme une mise en mouvement, une dynamique de  transformation en émergence – avec ses risques et opportunités. Il s’agira collectivement d’explorer à cette échelle locale les meilleurs chemins possibles pour que ce qui peut apparaître un futur subi devienne une transition maîtrisée et désirée.

[1] Pitirim Sorokin, « The crisis of ou rage ; quatre volumes, 1937 (volumes 1-3) et 1941 (volume 4) ;

[2] Une rupture évoquée, par exemple par Pascal Picq  dans son article « Il est l’heure de bâtir un nouvel humanisme », revue Acteurs de l’économie, La Tribune, n°132- octobre 2016 ou Joël de Rosnay dans son dernier ouvrage « Je cherche à comprendre, les codes cachés de la nature », Les liens qui libèrent, octobre 2016 ;

[3] Paul Raskin, Tariq Banuri, Gilberto Gallopin, Pablo Gutman, Al  Hammond, Robert  Kates, Rob Swart, “Great Transition The Promise and Lure of the Times Aheazd”,  A report of the Global Scenario Group, Stockholm Environment Institute, 2002 ;

[4] Stephen Spratt et alii, New Economics Foundation, 2010 ;

[5] Selon la définition qu’en donne Pascal Chabot dans son ouvrage « L’âge des transitons »,  PUF, 2015.