La rencontre avec Sapiens, fatale à tous les autres Homo

Pascal Picq – interview réalisé par Sylvie Briet – Sciences et Avenir – février 2017

Il n’aura fallu que 50 000 ans à notre espèce pour s’imposer de l’Afrique à l’Océanie. UN succès dû, selon le paléoanthropologue, à une capacité inédite de « Synthèse créatrice ».

D’où vient qu’une seule espèce d’Homo, la nôtre, Homo sapiens, a résisté sur terre jusqu’à présent ?

Il n’y a pas si longtemps, à peine 50 000 ans, elles étaient encore plusieurs à se partager l’Ancien-Monde, à cohabiter, échanger gênes et techniques : outre Sapiens, en Afrique et au sud du Proche-Orient, les néandertaliens en Europe et en Asie occidentale, mais aussi les petits hommes de Florès en Indonésie ou les mystérieux hommes de Denisova en Asie orientale, connus seulement par leur ADN. Mais l’expansion des Sapiens depuis l’Afrique, commencée il y a 100 000 ans, a bouleversé ce paysage. C’est une vague extrêmement rapide puisque, que pour la première fois, des hommes se retrouvent en Australie avant même de s’implanter en Europe ! La rencontre sera fatale à tous les autres Homo, qui finiront pas disparaître. Elle le sera aussi pour les marsupiaux d’Australie où les plus grands mammifères en Amérique du Nord. Notre succès amorce la sixième extinction.

Comment expliquer l’hégémonie de Sapiens ?

Agents pathogènes ? Epidémies ? Génocide ? … On ne peut avancer d’explication unique. Entre Sapiens et Neandertal, en Europe, la cohabitation a duré plus e 40 000 ans ! Les données archéologiques décrivent un recul progressif des sites néandertaliens, dont les derniers abris ont été localisés dans des régions de moyenne montagne où les conditions de vie sont plus rudes : sud de l’Espagne, Piémont et Calabres en Italie, Massif central et Morvan en France. Jura souabe pour l’Europe central, corridor de la mer noire.

Pourquoi ce recul ?

Le cadre est celui d’une Europe glaciaire. A l’instar des peuples traditionnelles actuels des hautes latitudes, dont le régime alimentaire est essentiellement carné, les néandertaliens formaient des groupes peu nombreux et nomades. Sapiens, en revanche, a développé une économie de subsistance basée sur une plus grande diversité de ressources animales, végétales et aquatiques. Il formait en outre des regroupements plus nombreux et plus sédentaires ; UN groupe de néandertaliens s’en va, des Sapiens s’installent à sa lace ; Au fil du temps, les premiers cèdent du terrain jusqu’à disparaître dans leurs ultimes refuges. Par ailleurs, Homo sapiens dispose d’une organisation sociétale plus avancée dont les traces remontent à 100 000 ans, par exemple en Afrique du Sud. On observe une explosion symbolique – certains évoquent même une révolution cognitive qui se manifeste dans les arts et les techniques, comme l’exploitation des ressources du littoral.

Qu’est-ce qui caractérise l’émergence de l’homme moderne ?

Ce n’est ni une mutation miracle ni une innovation technique, même radicale. Autrement dit, je ne considère pas que l’invention des armes de jet, de l’hameçon, ou encore la création de parures – qui apparaissent avant l’expansion de notre espèce – fasse la différence. Ce qui importe, c’est que toutes ces inventions participent d’un changement total de société : dans ses modes de communication, son
organisation sociale, et politique, ses sources d’énergie, ses représentations du monde… La « révolution du paléolithique supérieur » explose sur la base d’inventions antérieures, dont certaines ont été empruntées aux autres espèces. C’est ce qu’on appelle en économie de l’innovation, une « synthèse créatrice ». Un processus propre aux sociétés humaines, que l’on retrouvera à la Renaissance, et qui se traduit, à chaque fois, par une explosion artistique, comme celle éclatante, de l’art pariétal et mobilier.

Selon vous, Homo sapiens ne serait en rien l’aboutissement de l’évolution …

Sapiens n’est pas intéressant en tant que tel. On s’est focalisé sur sa réussite, comme si tout ce processus s’inscrivait dans une sorte de loi appelée hominisation. Mais on a mal appréhendé le phénomène de coévolution : il y a interaction entre nos inventions techniques et culturelles d’une part, notre biologie, notre physiologie et nos capacités cognitives d’autre part. Je m’efforce quant à moi à développer une approche synthétique qui redéfinisse les commencements de l’humanité, les premiers hommes, et la puissance écologique qu’ils ont bâtie sur cette coévolution. Regardez Homo erectus. Il émerge en Afrique – bien avant Sapiens – il y a 1,9 million d’années, et s’impose très rapidement. Sa force ? Etre capable de s’adapter à tous les écosystèmes. C’est lui, le premier homme incontestable, le premier à s’affranchir des habitats arborés. Il est puissant physiquement, psychologiquement cognitivement et techniquement. Lorsque toutes ses inventions – le biface, le feu, le langage, les abris …s’enracinent, l’évolution est fulgurante. C’est ce qu’on appelle une ponctuation dans les théories de l’évolution ou une révolution dans l’histoire humaine.

Comment expliquer cette coévolution ?

Pour la comprendre, il faut distinguer innovation et invention. De la même manière qu’une mutation n’est pas une adaptation tant qu’elle n’a pas été sélectionnée (sélection naturelle et sexuelle), une invention n‘est pas une innovation tant qu’elle n’est pas développée dans une société (sélection culturelle). Et toute évolution est un compromis – une réalité que toutes les théories progressistes ignorent. Transposons-nous à la charnière du néolithique et de l‘Histoire : avec la naissance de l’agriculture et des premières cités apparaissent les écritures, les grandes religions et les systèmes politiques et philosophiques dont noussommes les héritiers. Mais c’est aussi l’émergence de nouveaux modes de production avec la sédentarité, le travail et l’esclavage des femmes, des hommes et des animaux… et l’avènement des épidémies. Conséquences : un accroissement démographique considérable, une diminution de notre taille corporelle, une perte d’un tiers de notre robustessesquelettique et de notre masse musculaire et une diminution de 200 centimètres cubes de la taille de notre cerveau. Nous sommes une espèce très plastique.

Est-ce que le phénomène se poursuit aujourd’hui ?

Bien sûr, avec la révolution numérique. Steve Jobs a fait la synthèse des inventions en créant le smartphone – cela aurait pu en rester là… Mais l’explosion des applications et des usages que nous en faisons – on parle aujourd’hui de smartcities, de smartcars, de smartjobs – aboutissent à l’émergence d’un monde nouveau. Robots, cobots… le suffixe-pithèque cher aux paléoanthropologues se voit remplacé par celui de –bots propre au monde de l‘intelligence artificielle. Le smartphone est né en 2007 : huit ans plus tard, la révolution numérique explose sous le nom d’ubérisation. Un nouveau compromis se met en place avec des conséquences non seulement sur l’ensemble de la société, mais aussi sur notre corps, et notre cerveau, esquissant des perspectives que veulent concrétiser les transhumanistes. ON a l’impression d’assister à une formidable accélération… mais on a oublié que tout cela a commencé avec Homo erectus.

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