Article par Christine Afriat, Vice-présidente de la Société Française de prospective
Texte originellement publié sur Horizons Publics – 16 – numéro de septembre 2020

Le 12 juin 2020, la Société Française de Prospective a tenu à distance son 8ème Printemps de la Prospective dont le thème était consacré à la métamorphose du travail et ses conséquences.

L’emploi est mort, vive le travail ! serait-on tenté d’écrire.

Nomades numériques, plateformes en ligne, les nouvelles formes de travail se développent, conduites par les évolutions technologiques, avec des promesses d’un travail plus impliquant, plus riche de sens, d’éthique et de créativité. Et aussi son cortège de travailleurs précaires et sous rémunérés.

Mais allons plus loin. Percevoir les évolutions du travail seulement à travers les mutations technologiques serait en effet une erreur.  Le travail du futur est aussi affaire de choix d’organisations, de choix politiques et de mouvements sociétaux. Et ce qui est à l’œuvre est fondamental, car le travail est un des piliers de l’individu. Il nous engage dans nos corps, dans notre intelligence et notre rapport aux autres. Et ces transitions en cours qu’elles soient écologiques, numériques, institutionnelles ou démographiques nous conduisent à redéfinir l’essence même du travail.

Ce fut l’occasion de présenter l’exercice de prospective réalisé par la Société Française de Prospective dessinant des pistes de ce que sera demain le travail.

Le diagnostic réalisé

En retenant arbitrairement quatre plaques tectoniques, il s’agissait d’identifier ce qui est en train de se transformer dans chacune d’elles afin d’avoir une vision globale des enjeux. Ce choix méthodologique permet de mettre en évidence qu’elles sont régulées de manière différente et qu’aujourd’hui aucun système de régulation supérieur ne les coordonne mais également qu’à l’intérieur de chaque plaque, les éléments qui la constituent sont eux-mêmes en mouvement permanent.

Nous avons choisi de considérer l’avenir comme le champ du souhaitable, et pour cela, de remettre l’homme et ses structures qu’il anime au cœur du mouvement, de la réflexion et de l’action.

Le poids de la technologie

Tout comme la machine à vapeur a changé le monde du XVIIIème siècle ou l’électricité celui du XIXème siècle, dans le monde du XXIème siècle, le progrès technique entraîne des évolutions majeures. L’élément nouveau, c’est qu’il ne s’agit plus d’une seule technologie de rupture, mais d’un faisceau d’innovations que sont les nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives (NBIC). Chaque spécialité emprunte aux autres. C’est cette interpénétration des technologies qui crée le mouvement exponentiel.

La transition numérique se caractérise par la convergence numérique des télécoms, de l’informatique et des médias. Cette convergence apporte une rupture dans la fluidité de production, d’échange et de mémorisation des contenus et un développement explosif des fonctions d’information et de communication de la société. Quatre principaux leviers la définissent.

La dématérialisation : le passage au numérique, amorcé avec la numérisation des médias, de l’information, s’étend à tout ce qui peut être potentiellement dématérialisé, à toute fonction potentiellement remplaçable par un logiciel qui va s’exécuter sur un ordinateur ou un smartphone. Etape ultime, la numérisation des connaissances, via l’intelligence artificielle et des algorithmes qui peuvent rivaliser avec un expert humain dans des opérations de diagnostic par exemple.

La connectivité : tout communique avec tout dans des proportions inédites, les personnes entre elles, individuellement ou dans des communautés sociales, les objets avec les individus, les objets avec d’autres objets, des objets qui « augmentent » les capacités du corps humain à interagir avec d’autres objets ou avec des humains … Notre monde est un réseau. Nous entrons dans l’ère de l’hybridation entre le réel et le virtuel.

La désintermédiation des acteurs traditionnels : lorsque toute information, tout contenu, toute connaissance est numérisé et accessible en réseau, les organisations économiques en « silos » (depuis le producteur d’un bien ou service, le distributeur, le consommateur) sont systématiquement déstabilisées par de nouveaux entrants qui viennent s’intercaler dans cette chaîne, avec une proposition de valeur basée sur une vision transverse : comparaison ou agrégation des offres, choix des meilleurs prix, proposition d’offres complémentaires, places de marché.

Les données massives : elles irriguent l’économie numérique. Aujourd’hui, tout ce qu’on fait dans la vie ou presque génère une donnée. Ce phénomène est en train de s’amplifier avec l’utilisation massive de la géolocalisation, l’explosion des réseaux sociaux, l’arrivée massive des objets connectés. Les données générées par chaque utilisateur sont collectées, analysées et monétisées.

De nouveaux modèles économiques en émergence

L’ère du numérique implique de questionner son modèle économique, dans un environnement par définition mouvant. En effet, à l’ère de la transition numérique, les ruptures proviennent tout autant de la capacité à trouver un nouveau modèle économique que des innovations technologiques. Le centre de gravité de l’économie numérique se situe désormais au niveau des échanges et des usages.

Son développement pose la question de la valeur et de ses nouvelles formes de mesure. La personnalisation des produits et des services devient une modalité essentielle à la création de valeur dans un univers concurrentiel où les besoins primaires des consommateurs sont saturés.

Les utilisateurs finaux occupent une place importante dans le processus d’innovation. Ils développent eux-mêmes les solutions qui répondent à leurs besoins spécifiques et qu’ils ne trouvent pas sur le marché. De ce fait, ils deviennent des expérimentateurs, des développeurs de nouveaux produits dont les plateformes n’ont qu’à mesurer le potentiel économique afin d’en reprendre les idées et de les exploiter à plus grande échelle. Dans le cadre du développement de l’économie numérique, la contribution des utilisateurs de services en ligne est source de valeur. Ces contributions peuvent relever d’un travail conscient de mise en commun de ressources. Elles peuvent également se fonder sur des activités de gratuité involontaire du « consommateur », notamment relevées dans le rapport Collin et Colin.

La valeur d’un produit ne réside plus dans la possession du bien lui-même mais dans les bénéfices de son utilisation.

A ce titre, c’est la problématique de la redistribution de la valeur créée qui est en jeu. La monétisation des données personnelles est très souvent évoquée mais sans que sa mise en œuvre soit réellement posée. De nouveaux modes de valorisation sont à penser car ce qui doit être rémunéré ne dépend que de la qualité du réseau.

Quatre nouveaux modèles économiques en émergence sont identifiés.

Economie digitale : qui se caractérise par le fait que l’information numérisée devient une ressource stratégique et le développement de nouveaux modèles d’affaires autour des plateformes en ligne générant une nouvelle forme de marché, de nouvelles interactions sociales et proposent de nouvelles fonctionnalités.

Economie collaborative : elle repose sur des changements de fond du comportement des consommateurs. Quatre courants de pensée sont mobilisés par les acteurs de l’économie collaborative : l’économie de la fonctionnalité, du don, la gestion des communs, la contre-culture libertaire américaine. L’accès libre, gratuit et universel des utilisateurs aux connaissances, l’optimisation de l’utilisation des biens et services, la création d’une valeur d’usage la plus élevée possible, une consommation limitée des ressources primaires et énergétiques, la confiance, le don, la coopération en constituent ses fondements.

Economie des mackers : qui réinvente les manières de produire et de travailler en misant sur le partage de l’information, la mise à disposition de plans et de schémas techniques en open source. Comme le souligne Michel Lallement, c’est une volonté collective de chercher son épanouissement dans le travail à travers des pratiques autonomes et créatrices.

Economie circulaire : qui consiste à substituer à l’économie linéaire reposant sur les principes « extraire, produire, consommer et jeter » un circuit fermé de la matière qui minimise la consommation de ressources et les rejets associés.

L’organisation du travail repensée

La standardisation des processus de production, favorisée par l’accélération technologique et la révolution financière, bouleverse l’organisation des entreprises. Ces dernières se recentrent sur leur « cœur de métier » et externalisent des fonctions jugées périphériques, d’abord de service puis de production. Les leviers de production sont désormais « éclatés » et brouillent les frontières de l’entreprise et des relations de travail. Les mutations de l’organisation des entreprises (sous-traitance, groupe, entreprise « étendue ») interrogent la définition de l’employeur, aussi bien dans le cadre de la relation individuelle de travail (définition du lien de subordination) que des relations collectives du travail (quel périmètre et quel niveau pertinents pour le dialogue social et avec quels acteurs).

C’est toute une gamme de nouvelles formes d’organisation du travail qui sont en train d’émerger. Parmi la multiplicité de formes organisationnelles émergentes, nous avons mis l’accent sur celles qui occupent le débat public ces derniers années : le Lean management, l’entreprise libérée et l’entreprise responsable.

Lean management : centré sur la performance, ce modèle se caractérise par l’élimination des gaspillages de diverses natures, la maîtrise de la variabilité de la demande, la suppression de la surcharge des employés et des équipements, tout en recherchant la qualité. Il s’agit également de mieux répondre aux besoins des clients. Ce modèle d’organisation accorde une place centrale à l’implication directe des salariés et à la dimension collective de l’activité.

Entreprise libérée : son organisation s’oppose à l’entreprise contrainte par ses procédures, sa hiérarchie rigide, ses contrôles et son absence de liberté d’initiative de la part des salariés. Toutes les ressources humaines sont importantes et susceptibles de participer à la création de richesses dans l’entreprise. Il s’agit donc de remettre l’homme au cœur de l’activité et d’ouvrir le champ d’initiatives des salariés.

Entreprise responsable :  qui a pour finalité la qualité de ses relations avec ses parties prenantes et qui recherche la minimalisation de ses externalités négatives (coûts sociaux, environnementaux…). L’entreprise responsable se concentre en grande partie sur la gouvernance. Cette approche de la gouvernance se traduit par la place donnée à la négociation collective et l’utilisation d’indicateurs en matière de santé au travail pour définir une partie de la rémunération des managers.

La centralité du sociétal

Les mutations du travail s ’accélèrent et les parcours professionnels sont davantage heurtés et assortis à des changements de statuts et d’épisodes de pluriactivité. Un nouveau paysage se dessine que l’on peut décrire comme une hybridation des statuts d’emplois.

Nous assistons à une remise en cause de la centralité de l’emploi salarié, stable et à plein temps. Les contrats à durée déterminée dominent les embauches sur des périodes de plus en plus courtes. Le travail indépendant connaît un certain engouement. Se développent de nouvelles formes d’emploi qui sont à la frontière du salariat et du travail indépendant. Certaines activités peuvent être réalisées par des prestataires de service et inversement d’autres peuvent être externalisées à des non-salariés. Antonio A. Casilli s’intéressant au travail du clic met en évidence une « tâcheronisation » du travail et le développement du travail à la demande.

Le travail est en mutation, les formes d’emploi se diversifient, les parcours professionnels sont en transition et la nature des entreprises se transforme. Autant de changements qui interrogent les représentations sociales que les individus accordent au travail.

Les enquêtes européennes, comme celles internationales, confirment la valeur accordée par les individus à la dimension sociale du travail, à l’importance d’une bonne ambiance de travail et de relations de qualité avec les collègues et la hiérarchie. Ces enquêtes mettent également en évidence le refus d’une place hégémonique accordée au travail et le souhait de pouvoir mener de front divers projets dans la logique d’une identité plurielle. L’équilibre travail-famille est ainsi devenu une dimension importante.

Les attentes des jeunes ne sont pas différentes de celles des autres tranches d’âge mais elles sont plus intenses. Un bon travail est synonyme d’ambiance agréable et de quête de sens. L’engagement au travail est considéré comme un facteur d’accomplissement personnel. Ils désirent aussi une meilleure gestion du temps de travail et dénoncent la confusion de plus en plus prégnante entre vie privée et vie professionnelle. C’est la dimension intrinsèque du travail qui est privilégiée (contenu de l’activité, réalisation de soi, épanouissement personnel).

Les Scénarios

Le diagnostic réalisé a permis d’identifier 63 variables socles, qui ont permis de déployer trois scénarios.  Autant d’évolutions possibles, relevant différentes façons dont l’avenir pourrait se dérouler, non pas sous un mode mécaniste, mais en tenant compte des possibles interactions entre développements de la technologie et de l’organisation des entreprises, mutations économiques et interventions des acteurs sociaux.

Scénario 1 – La technologie pilote le travail

Ce scénario exploratoire prolonge le développement technologique et les évolutions des organisations en se focalisant sur deux situations spécifiques au regard du travail qui agissent en même temps.  Il distingue une voie « passive », inclinant vers la substitution maximale de l’activité humaine par la machine, et une voie « active », visant à l’enrichissement du travail humain par l’assistance technologique.

Scénario 2 – La régulation de la technologie au service des hommes

Le deuxième scénario envisage, sous forme de récit, une dystopie qui verrait le développement des technologies et de l’environnement économique et organisationnel qui les supporte entravé par de graves perturbations d’ordre social, législatif, fiscal et assurantiel. Sur cette base dysfonctionnelle, le travail est soumis à une nouvelle régulation, juridique et assurantielle, visant à recréer des protections et à garantir les revenus des populations au travail et hors travail. Sur cette base naîtrait un nouvel ordre mondial, réarticulant le monde du travail et celui de la transaction électronique, au service d’une vision intégrée de la société, fondée sur l’exploitation sociale des données individuelles.

Scénario 3 – La transition écologique et sociale

Le troisième scénario est centré sur la prégnance de la contrainte écologique et environnementale, et, en retour, sur la notion de résilience des activités humaines. C’est pourquoi il se présente sous la forme de trajectoires humaines, retraçant l’adaptation de plusieurs personnes confrontées à la désagrégation de certains de leurs environnements, et y répondant par la reconfiguration de leurs propres activités.

Ces trois scénarios sont irrigués par quatre données transversales : capacitation, émancipation, reconnaissance et protection, qui construisent une éthique du travail :

La capacitation, c’est une écologie du temps de travail et de la vie personnelle, favorisant la qualité intrinsèque du travail, sa soutenabilité et son insertion inclusive et durable dans la société ;

L’émancipation, c’est un nouveau rapport au savoir se fondant sur une culture de la confiance, de la liberté et de la responsabilité, du mentorat bienveillant et de la coopération. C’est un nouveau processus de subjectivation conduisant à la formation d’un nouveau type de sujets, actifs, critiques et créatifs, permettant d’apprendre à vivre ensemble dans un monde qui se caractérise par la diversité et le pluralisme.

La protection, c’est un droit combiné  de droit « durs » et de droit « souple » ayant retrouvé sa forme de régulation et sa légitimation en tant que « Bien commun ».

La reconnaissance, c’est une protection repensée tournée vers l’anticipation et la prévention des risques tout au long de la vie, indépendante des statuts et des formes de création de la valeur et reposant sur un socle de base commun, résultant de la fusion des aides sociales, garantissant un revenu et des conditions de vie décents.

Autant de préconisations pour que se construise une société d’inclusion où le travail reste soumis à l’emprise de l’Humain.

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