Article par Marc Malenfer
Texte originellement publié sur Futuribles – 24 juin 2020

Dans Métamorphose du travail, Christine Afriat et ses coauteurs nous restituent le fruit d’un travail de prospective conduit durant deux ans par la Société française de prospective (SFP). Il s’agit du premier exercice mettant en œuvre une méthodologie développée en son sein et baptisée « Prospective médiatrice » ; celle-ci fait l’objet d’une annexe dans l’ouvrage et d’un encadré en fin de cette recension.

L’ouvrage est construit en trois séquences, la première dresse un état des lieux documenté des transformations du travail à l’œuvre, notamment sous l’effet de la technologie. La deuxième présente trois scénarios de futurs possibles. Et la dernière formule un certain nombre de préconisations dans différents domaines : éthique, rapport au travail, formation, droit et protection sociale.

Le parti pris assumé par les auteurs est clair. Il s’agit de « considérer l’avenir comme le champ du souhaitable », par une méthode qui « consiste à dépasser une démarche de compilation et de prévision pour discerner l’avenir souhaitable de l’activité humaine, à travers une préoccupation délibérément humaniste qui met la personne au centre de la réflexion et de l’action ».

La première partie dresse donc un diagnostic des mutations à l’œuvre dans le monde du travail. Il ne s’agit pas tant de décrire exhaustivement les technologies et leurs évolutions que de dresser un panorama assez complet de leurs effets dans différents domaines : nouveaux modèles économiques, modification des organisations du travail, impacts sociétaux.

Trois scénarios sont ensuite présentés, avec l’originalité de l’être sous des formes narratives différentes :

— Le premier est selon les auteurs le plus tendanciel, il dessine un avenir où « la technologie pilote le travail », avec deux variantes. La première, assez sombre, décrit la « substitution de l’homme par la machine » avec pour conséquences des destructions massives d’emplois et une rupture des logiques collectives. La seconde, plus positive, évoque une « transition cognitive » où le progrès des technologies est mis au profit d’un enrichissement du travail, en recherchant une complémentarité intelligente entre l’homme et la machine, via de la « cobotisation » par exemple, rendue possible par des efforts conséquents dans le domaine de la formation.

— Le deuxième scénario est celui d’une « régulation de la technologie au service des hommes ». Son récit se fait à travers trois étapes temporelles. En 2030, la domination des géants de la tech et la « plate-formisation » de l’économie entraînent des destructions d’emplois et des fracturations sociales et politiques. En 2035, la baisse de la consommation induite par la période précédente et la décision des assureurs de ne plus couvrir les services dépendants d’algorithmes, de robots ou de véhicules autonomes provoquent une grave crise économique. L’issue est trouvée par des alliances entre géants du numérique et assureurs qui parviennent, via la technologie de la blockchain, à intégrer l’assurance dans toutes les transactions dématérialisées dès leur origine. En 2040, c’est le retour de l’État qui parvient, par des solutions techniques (blockchain à nouveau) à prélever un forfait social sur les transactions en ligne pour financer des revenus sociaux. Parallèlement, les consommateurs / citoyens s’organisent sous la forme de coopératives leur permettant de faire contrepoids face aux entreprises du numérique et d’obtenir des conditions de transaction plus avantageuses.

— Le troisième scénario raconte une « transition écologique et sociale » à travers les parcours de trois personnages : Jeanne l’infirmière, Pierre le chimiste et Paul le mécanicien qui ne veut pas faire de mécanique. Ici il est question de pluriactivité, de sobriété énergétique et de permaculture, autant d’ingrédients qui leur permettraient dans ce futur de vivre heureux à Nevers (sic)…

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la formulation de préconisations dans plusieurs domaines déterminants. Ces « préconisations (temps de travail, éducation et formation, protection sociale et droit du travail) sont irriguées par quatre données transversales : capacitation, émancipation, reconnaissance et protection. Ces quatre termes irriguent une vision de l’être humain, du travail et de la société. » Cette approche de la prospective qui va jusqu’à la formulation d’orientations pourrait sans doute susciter des discussions sur le rôle des prospectivistes. Est-ce à eux qu’incombe cette mission ou doivent-ils se contenter de dessiner des futurs possibles, et de laisser aux instances et acteurs décisionnels le soin de bâtir la stratégie à adopter pour parvenir à ce fameux futur souhaitable ?

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P.S. : il convient de signaler que ce livre qui a été rédigé en 2019, publié pendant le confinement et lu en période de déconfinement, résiste bien au « crash test » du SRAS-CoV-2. Les développements sur le travail à distance ou les évolutions du droit du travail y sont par exemple traités de telle sorte que l’ouvrage conserve aujourd’hui tout son intérêt.

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